2014-11-30

Matewan

Matewan est une ville située en Virginie Occidentale, dans les Etats-Unis d’Amérique, dont les coordonnées géographiques précises sont : pour la latitude, 37,61 Nord, et pour la longitude, 82,16 Ouest. Les températures peuvent atteindre les -15° en hiver et dépasser les 35° en été, accompagnées d’un fort taux d’humidité de l’air provocant une inimitable sensation de suffocation. L’altitude avoisine seulement les 200 mètres, la ville a été bâtie au sein d’une vallée profonde creusée dans un massif rocheux par la Tug Fork River, à la frontière du Kentucky. La rivière est principalement composée d’eau. Le massif rocheux est principalement composé de charbon.
Nous nous intéresserons surtout au charbon.

Les habitants de Matewan tirent une immense fierté de leur situation géographique et de leur histoire locale, comme le conflit qui opposa à la fin du XIXe siècle deux clans, les Hatfield et les McCoy, et qui a donné lieu à de fascinantes photos de famille, ou comme la fusillade de 1920 qui a donné lieu à un film écrit et réalisé par John Sayles.
Nous nous intéressons surtout à John Sayles.

John Sayles fait des films quand il veut, comme il veut et avec qui il veut. C’est en tout cas l’impression que donnent ses films. On aime ou on aime pas mais ils sont visiblement maîtrisés, cohérents, exempts de toute compromission commerciale, conformes à la vision du cinéaste.
Sayles est passé par « l’école Corman » à une époque où le degré d’exigence de Corman (et des acheteurs de ses films) était extraordinairement bas. S’il était arrivé par le passé que les films de Corman ou de ses jeunes protégés (Coppola, Scorsese) soient regardables, voire même – peut-être accidentellement – plutôt bons, lorsque Sayles rejoint l’écurie, aux débuts des années 80, les seuls critères prévalant à la sortie d’un film estampillé « Corman » semblent avoir été réduits à la portion congrue, ces critères étant : a) que le film ait un titre, b) que l’affiche soit dessinée avec un minimum de trois couleurs, c) qu’il y ait du sang, beaucoup de sang, crédit illimité chez le fournisseur d’hémoglobine. Corman laissait de jeunes cinéastes motivés faire mumuse avec la caméra, ils apprenaient le métier, ça ne coûtait pas très cher et ça pouvait rapporter gros. Parmi ces jeunes autodidactes : Jonathan Demme, Joe Dante, James Cameron, John Sayles.

Aux Etats-Unis,  jusqu’à une date très récente, plus de 95% de l’électricité était produite grâce au charbon. Le charbon n’est pas une matière très jolie à regarder, c’est noir, c’est salissant, mais c’est un combustible sans pareil, pure énergie, c’est beau. Cette beauté a un prix. Les habitants de Virginie Occidentale se demandent pourquoi leur état est le plus pauvre du pays alors que leur sol est le plus riche en charbon. On est solidaire de leur incompréhension : on se demande bien pourquoi.
Pour le bien de la cause ou pour la simple stimulation intellectuelle, on cherche (pas bien loin) et on trouve (facilement). Conclusions de notre enquête : le charbon, c’est dégueulasse ; l’exploitation du charbon, c’est encore plus dégueulasse.

« Matewan » (1987) raconte le conflit opposant des ouvriers miniers à une compagnie minière, dans les années 20. Conflit aboutissant au « massacre de Matewan » (ou « bataille de Matewan »), la fusillade la plus meurtrière (sic) de toute l’histoire des Etats-Unis, dont Sid Hatfield (le chef de police de la ville ayant pris fait et cause pour les mineurs) sort vivant et grandi. Lors de son procès, il est exécuté en représailles sur les marches du tribunal. Il en sort mort mais grandi. Sid Hatfield, aux yeux des mineurs de Virginie Occidentale, est un martyr et un héros.

John Sayles n’en fait pas le héros de son film. Sayles est subtil, déroutant, un peu militant, sans trop forcer le trait. Il choisit de focaliser les regards sur Joe Kenehan, un agitateur syndicaliste (joué par l’excellent Chris Cooper).
L’arrivée du syndicaliste à Matewan coïncide avec celle d’un convoi de nègres, comme renfort de main d’oeuvre à la mine. Entre les ouvriers, une hiérarchie s’établit : les péquenots blancs méprisent les immigrés italiens, les immigrés italiens méprisent les nègres, les nègres gardent leur mépris en réserve pour les prochains arrivants (les jaunes ?). Kenehan soupire. Pour une véritable union syndicale digne de ce nom, y’a encore du boulot.
Les conditions de travail sont expliquées aux nouveaux arrivants. Votre pioche est la propriété de la Compagnie, sa valeur sera retenue sur votre salaire. Votre casque et votre lampe frontale sont la propriété de la Compagnie, leur valeur sera retenue sur votre salaire. Votre logement est la propriété de la Compagnie. L’eau potable que vous consommez est la propriété de la Compagnie. Votre salaire est indexé sur la quantité de charbon extraite. Si les retenues sur votre salaire sont inférieures à son montant, vous êtes invités, avec le reliquat, à effectuer vos achats de denrées courantes au magasin du centre-ville, lequel magasin est la propriété de la Compagnie. Si les retenues excèdent le montant de votre salaire, la Compagnie vous fournira des bons de consommation dont la valeur sera retenue sur votre salaire du mois prochain.
C’est rude.
Les fronts se plissent. On se demande même, à travailler avec des outils qui ne nous appartiennent pas, à loger dans des endroits qui ne nous appartiennent pas, à s’essuyer la sueur (qui nous appartient) du front pour acquérir des biens de consommations qui ne nous appartiennent pas, oui on se demande, péquenots blancs, immigrés italiens, nègres, s’il n’y aurait pas quelque part, d’un côté les entubeurs, de l’autre les entubés. Kenehan balaye les dernières réticences : le syndicat est constitué, les premières adhésions ratifiées.
La Compagnie voit d’un très mauvais oeil l’émergence de ce syndicat. Elle fait venir des gros bras de l’agence Baldwin & Felts (l’un d’eux est joué par l’excellent Kevin Tighe, une performance à donner des frissons dans le dos) pour faire le coup de poing ou le coup de feu, intimider les ouvriers ayant adhéré au syndicat.
Les ouvriers et leur famille sont priés d’évacuer leur logement (propriété de la Compagnie).
Le chef de police de la ville, Sid Hatfield, interroge sa conscience et sa conscience lui dit que cette expulsion est inique. Il tient tête aux hommes de Baldwin & Felts.
Une grève est votée. Les ouvriers expropriés se regroupent dans un campement sommaire sur les collines.
Un jeune prédicateur (joué par un Will Oldham juvénile) tiraillé par des opinions contradictoires interroge Dieu et Dieu lui dit que la grève est légitime.
Même les hommes des bois (des montagnards typiques, des « hillbillies ») renvoient les casseurs de grève de Baldwin & Felts dans leurs 6 mètres.
– C’est votre engin ? [désignant la voiture] On l’a entendu hier soir.
[silence]
– C’est une offense pour les oreilles.
C’est ma scène préférée.
Les hommes des bois sont étrangers au progrès, leur seule concession à la modernité est l’usage d’un fusil – bien pratique pour tirer l’oppossum – trouvé sur le cadavre d’un soldat de la Guerre de Sécession. Mais eux aussi viennent, dans cette scène jubilatoire et insolite, d’apporter leur soutien tacite aux grévistes.


- Ou t'as trouvé cette pétoire, l'ami ? A la guerre hispano-américaine ? 
- Nope... guerre civile.


La communauté se ressoude au milieu des tentes du campement. Les immigrés italiens apprennent la bonne bouffe aux péquenots blancs, qui leur font découvrir le violon comme harmonieux accompagnement à la mandoline, sous l’oeil souverain des nègres, qui savent ce qu’est la bonne musique. On se réchauffe, on se soigne, on se serre les coudes.

Les hommes de Baldwin & Felts durcissent le ton. La tension monte. La présence d’une taupe dans les rangs syndicalistes attise les soupçons. Les casseurs de grève, contrariés de rencontrer autant de résistance, font le coup de poing et le coup de feu. Une rencontre est organisée pour parlementer et trouver un compromis. Près de l’entrepôt de la voie de chemin de fer, la rencontre se déroule entre, d’un côté, Sid Hatfield et le maire de Matewan, de l’autre, les frères Felts en personne, dirigeants de l’Agence Baldwin & Felts. Des grévistes armés et des casseurs de grèves, également armés, sont planqués ça et là. Le compromis n’est pas trouvé : en l’espace de 63 secondes, une centaine de coups de feu sont tirés, 20 hommes restent à terre. Voilà, on y est : c’est le massacre de Matewan.

On est en mai 1920. On voudrait penser qu’il s’agit là de méthodes d’un autre temps, on se tromperait. En 1975 dans le Kentucky, Barbara Kopple filme un coup de feu en direct, alors qu’un barrage de grévistes est forcé. Elle obtiendra l’année suivante l’Oscar du meilleur film documentaire pour « Harlan County, USA ». En 2011, Joe Sacco fait l’interview d’un habitant de Virginie Occidentale qui refuse de céder ses terres à une compagnie minière. La compagnie veut ces terres pour une opération de « mountain top removal » (la nouvelle façon d’exploiter le charbon : au lieu de creuser des trous dans la montagne, on fait exploser la crête et on récolte tranquillement les coulées de charbon à la pelleteuse ; ça a l’avantage d’être moins onéreux et de solliciter moins de main d’oeuvre, minimisant ainsi les risques de grève. Le sommet de la montagne, lui, ne repousse malheureusement pas, mais comme disent les dirigeants de la compagnie : on ne fait pas d’omelette etc.). Le propriétaire récalcitrant interviewé par Joe Sacco est l’objet d’intimidations continuelles, il retrouve son chien pendu, l’eau de son puit empoisonnée. Il s’attend d’un jour à l’autre à être victime d’un accident maquillé en crime (non : l’inverse, je veux dire). Quand Sacco lui demande pourquoi il ne prend pas l’oseille de la compagnie et qu’il ne se tire pas ailleurs, l’habitant de la Virginie Occidentale a une réponse désarmante : j’ai grandi dans ces collines, je ne voudrais pas les voir disparaître.

  

« Matewan » de John Sayles, 1987.

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