Matewan est une ville située en Virginie Occidentale, dans
les Etats-Unis d’Amérique, dont les coordonnées géographiques précises
sont : pour la latitude, 37,61 Nord, et pour la longitude, 82,16 Ouest. Les
températures peuvent atteindre les -15° en hiver et dépasser les 35° en été,
accompagnées d’un fort taux d’humidité de l’air provocant une inimitable
sensation de suffocation. L’altitude avoisine seulement les 200 mètres, la
ville a été bâtie au sein d’une vallée profonde creusée dans un massif rocheux par
la Tug Fork
River, à la frontière du Kentucky. La rivière est principalement composée
d’eau. Le massif rocheux est principalement composé de charbon.
Nous nous intéresserons surtout au charbon.
Les habitants de Matewan tirent une immense fierté de leur situation
géographique et de leur histoire locale, comme le conflit qui opposa à la fin
du XIXe siècle deux clans, les Hatfield et les McCoy, et qui a donné lieu à de
fascinantes photos de famille, ou comme la fusillade de 1920 qui a donné lieu à
un film écrit et réalisé par John Sayles.
Nous nous intéressons surtout à John Sayles.
John Sayles fait des films quand il veut, comme il veut et
avec qui il veut. C’est en tout cas l’impression que donnent ses films. On aime
ou on aime pas mais ils sont visiblement maîtrisés, cohérents, exempts de toute
compromission commerciale, conformes à la vision du cinéaste.
Sayles est passé par « l’école Corman » à une
époque où le degré d’exigence de Corman (et des acheteurs de ses films) était
extraordinairement bas. S’il était arrivé par le passé que les films de Corman
ou de ses jeunes protégés (Coppola, Scorsese) soient regardables, voire même –
peut-être accidentellement – plutôt bons, lorsque Sayles rejoint l’écurie, aux
débuts des années 80, les seuls critères prévalant à la sortie d’un film
estampillé « Corman » semblent avoir été réduits à la portion
congrue, ces critères étant : a) que le film ait un titre, b) que
l’affiche soit dessinée avec un minimum de trois couleurs, c) qu’il y ait du
sang, beaucoup de sang, crédit illimité chez le fournisseur d’hémoglobine.
Corman laissait de jeunes cinéastes motivés faire mumuse avec la caméra, ils
apprenaient le métier, ça ne coûtait pas très cher et ça pouvait rapporter gros.
Parmi ces jeunes autodidactes : Jonathan Demme, Joe Dante, James Cameron,
John Sayles.
Aux Etats-Unis, jusqu’à
une date très récente, plus de 95% de l’électricité était produite grâce au
charbon. Le charbon n’est pas une matière très jolie à regarder, c’est noir,
c’est salissant, mais c’est un combustible sans pareil, pure énergie, c’est
beau. Cette beauté a un prix. Les habitants de Virginie Occidentale se
demandent pourquoi leur état est le plus pauvre du pays alors que leur sol est
le plus riche en charbon. On est solidaire de leur incompréhension : on se
demande bien pourquoi.
Pour le bien de la cause ou pour la simple stimulation
intellectuelle, on cherche (pas bien loin) et on trouve (facilement).
Conclusions de notre enquête : le charbon, c’est dégueulasse ; l’exploitation
du charbon, c’est encore plus dégueulasse.
« Matewan » (1987) raconte le conflit opposant des
ouvriers miniers à une compagnie minière, dans les années 20. Conflit
aboutissant au « massacre de Matewan » (ou « bataille de
Matewan »), la fusillade la plus meurtrière (sic) de toute l’histoire des
Etats-Unis, dont Sid Hatfield (le chef de police de la ville ayant pris fait et
cause pour les mineurs) sort vivant et grandi. Lors de son procès, il est
exécuté en représailles sur les marches du tribunal. Il en sort mort mais
grandi. Sid Hatfield, aux yeux des mineurs de Virginie Occidentale, est un
martyr et un héros.
John Sayles n’en fait pas le héros de son film. Sayles est
subtil, déroutant, un peu militant, sans trop forcer le trait. Il choisit de
focaliser les regards sur Joe Kenehan, un agitateur syndicaliste (joué par
l’excellent Chris Cooper).
L’arrivée du syndicaliste à Matewan coïncide avec celle d’un
convoi de nègres, comme renfort de main d’oeuvre à la mine. Entre les ouvriers,
une hiérarchie s’établit : les péquenots blancs méprisent les immigrés
italiens, les immigrés italiens méprisent les nègres, les nègres gardent leur
mépris en réserve pour les prochains arrivants (les jaunes ?). Kenehan
soupire. Pour une véritable union syndicale digne de ce nom, y’a encore du
boulot.
Les conditions de travail sont expliquées aux nouveaux
arrivants. Votre pioche est la propriété de la Compagnie , sa valeur
sera retenue sur votre salaire. Votre casque et votre lampe frontale sont la
propriété de la Compagnie ,
leur valeur sera retenue sur votre salaire. Votre logement est la propriété de la Compagnie. L ’eau potable que
vous consommez est la propriété de la Compagnie. Votre
salaire est indexé sur la quantité de charbon extraite. Si les retenues sur
votre salaire sont inférieures à son montant, vous êtes invités, avec le
reliquat, à effectuer vos achats de denrées courantes au magasin du
centre-ville, lequel magasin est la propriété de la Compagnie. Si les retenues
excèdent le montant de votre salaire, la Compagnie vous fournira des bons de consommation
dont la valeur sera retenue sur votre salaire du mois prochain.
C’est rude.
Les fronts se plissent. On se demande même, à travailler
avec des outils qui ne nous appartiennent pas, à loger dans des endroits qui ne
nous appartiennent pas, à s’essuyer la sueur (qui nous appartient) du front
pour acquérir des biens de consommations qui ne nous appartiennent pas, oui on
se demande, péquenots blancs, immigrés italiens, nègres, s’il n’y aurait pas
quelque part, d’un côté les entubeurs, de l’autre les entubés. Kenehan balaye
les dernières réticences : le syndicat est constitué, les premières
adhésions ratifiées.
Les ouvriers et leur famille sont priés d’évacuer leur logement
(propriété de la Compagnie ).
Le chef de police de la ville, Sid Hatfield, interroge sa
conscience et sa conscience lui dit que cette expulsion est inique. Il tient
tête aux hommes de Baldwin & Felts.
Une grève est votée. Les ouvriers expropriés se regroupent
dans un campement sommaire sur les collines.
Un jeune prédicateur (joué par un Will Oldham juvénile) tiraillé
par des opinions contradictoires interroge Dieu et Dieu lui dit que la grève
est légitime.
Même les hommes des bois (des montagnards typiques, des
« hillbillies ») renvoient les casseurs de grève de Baldwin &
Felts dans leurs 6 mètres.
– C’est votre
engin ? [désignant la voiture] On
l’a entendu hier soir.
[silence]
– C’est une offense
pour les oreilles.
C’est ma scène préférée.
Les hommes des bois sont étrangers au progrès, leur seule
concession à la modernité est l’usage d’un fusil – bien pratique pour tirer
l’oppossum – trouvé sur le cadavre d’un soldat de la Guerre de Sécession. Mais
eux aussi viennent, dans cette scène jubilatoire et insolite, d’apporter leur
soutien tacite aux grévistes.
La communauté se ressoude au milieu des tentes du campement.
Les immigrés italiens apprennent la bonne bouffe aux péquenots blancs, qui leur
font découvrir le violon comme harmonieux accompagnement à la mandoline, sous
l’oeil souverain des nègres, qui savent ce qu’est la bonne musique. On se
réchauffe, on se soigne, on se serre les coudes.
Les hommes de Baldwin & Felts durcissent le ton. La
tension monte. La présence d’une taupe dans les rangs syndicalistes attise les
soupçons. Les casseurs de grève, contrariés de rencontrer autant de résistance,
font le coup de poing et le coup de feu. Une rencontre est organisée pour
parlementer et trouver un compromis. Près de l’entrepôt de la voie de chemin de
fer, la rencontre se déroule entre, d’un côté, Sid Hatfield et le maire de
Matewan, de l’autre, les frères Felts en personne, dirigeants de l’Agence
Baldwin & Felts. Des grévistes armés et des casseurs de grèves, également
armés, sont planqués ça et là. Le compromis n’est pas trouvé : en l’espace
de 63 secondes, une centaine de coups de feu sont tirés, 20 hommes restent à
terre. Voilà, on y est : c’est le massacre de Matewan.
On est en mai 1920. On voudrait penser qu’il s’agit là de
méthodes d’un autre temps, on se tromperait. En 1975 dans le Kentucky, Barbara
Kopple filme un coup de feu en direct, alors qu’un barrage de grévistes est
forcé. Elle obtiendra l’année suivante l’Oscar du meilleur film documentaire
pour « Harlan County, USA ». En 2011, Joe Sacco fait l’interview d’un
habitant de Virginie Occidentale qui refuse de céder ses terres à une compagnie
minière. La compagnie veut ces terres pour une opération de « mountain top
removal » (la nouvelle façon d’exploiter le charbon : au lieu de
creuser des trous dans la montagne, on fait exploser la crête et on récolte
tranquillement les coulées de charbon à la pelleteuse ; ça a l’avantage
d’être moins onéreux et de solliciter moins de main d’oeuvre, minimisant ainsi les
risques de grève. Le sommet de la montagne, lui, ne repousse malheureusement
pas, mais comme disent les dirigeants de la compagnie : on ne fait pas
d’omelette etc.). Le propriétaire récalcitrant interviewé par Joe Sacco est
l’objet d’intimidations continuelles, il retrouve son chien pendu, l’eau de son
puit empoisonnée. Il s’attend d’un jour à l’autre à être victime d’un accident
maquillé en crime (non : l’inverse, je veux dire). Quand Sacco lui demande
pourquoi il ne prend pas l’oseille de la compagnie et qu’il ne se tire pas
ailleurs, l’habitant de la Virginie
Occidentale a une réponse désarmante : j’ai grandi dans
ces collines, je ne voudrais pas les voir disparaître.
« Matewan » de John Sayles, 1987.

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