2014-11-23

Batman et V.O.

En 1989, Batman fêtait ses 50 ans. Warner Bros. participait à l'événement en préparant le film de Tim Burton, réalisateur de Beetlejuice (que j’avais franchement adoré). J’avais décidé, avant même de voir le film, que j’aimerais « Batman » et que je le clamerais haut et fort. C’était une position très difficile à tenir. Le film était indéfendable. Une bouse.
(Tim Burton s’est rattrapé depuis, merci pour lui)
Pour commémorer l’anniversaire de l’homme chauve-souris, les éditions Glénat (et quelques autres) ont profité de la vague en sortant une palanquée de Batman. Toutes sortes de Batman. Du Batman rétro, du Batman violent, du Batman horrifique, du Batman mystique, du Batman parodique, du Batman « hard boiled », du Batman kitsch, du Batman versant Sam Spade. Une indigestion de Batman.
Parmi ce capharnaüm, une histoire courte signée Harlan Ellison avait retenu mon attention. Batman y était totalement à côté de la plaque, à contretemps, se trompant lourdement sur ses diagnostics, trop vieux, trop sûr de son fait, incompétent, les citoyens de Gotham le battaient froid et il en était finalement réduit à rendre la justice en réprimandant un gros type ayant négligemment jeté l’emballage d’un bonbon sur le trottoir.

Le scénariste parsemait les cases de citations, proverbes chinois, africains, et autres maîtres zen.
L’une de ces citations m’a durablement marqué mais j’ai longtemps été incapable d’en trouver l’auteur.
C’est le débonnaire Jean Queval (dont je narrais les exploits dans l’article précédent) qui m’a mis la puce à l’oreille. Si les moteurs de recherche étaient dans l’incapacité de me renvoyer la citation exacte, c’est tout simplement que le traducteur (anonyme) de l’aventure (mésaventure, plutôt) de Batman avait pris comme source le texte anglais du comics, sans chercher plus loin.
C’est ainsi que j’ai pu remonter la source et identifier la provenance de la citation.
L’auteur en est Confucius. Elle est tirée des Analectes, Chapitre XVI.9
La voici :
« Il y a d'abord ceux qui sont nés sages,
puis viennent ceux qui le deviennent par éducation.
Puis ceux qui triment péniblement pour acquérir cette éducation.
Et enfin au plus bas du peuple commun,
il y a ceux qui triment péniblement sans rien apprendre »

Des arcandiers déjà ! Dans la Chine de la dynastie Han ! Qui l’eut cru ?

* * *

1989, c’est aussi l’année où j’ai acquis les 6 volumes des « Gardiens », parus aux éditions Zenda.
Le quatrième de couverture insistait beaucoup sur la qualité exceptionnelle de la traduction de Jean-Patrick Manchette. Le quatrième de couverture s’appelait en réalité Doug Headline (soit Tristan Manchette au civil : le fils de l’autre).

Lorsque « Watchmen » (autre bouse cinématographique) est sorti en 2007, Panini Comics a fait le forcing pour acquérir les droits de la BD en mettant un gros paquet de blé sur la table. Pas assez cependant pour que la traduction de Jean-Patrick Manchette suive le mouvement. Outragé dans sa dignité, Doug Headline a créé une mini polémique, s’insurgeant violemment, priant pour que ces lourdauds hérétiques de Panini n’aient pas le culot de publier les « Watchmen » sans la sacro-sainte traduction de feu son père.
Ils l’ont pourtant fait, sans créditer le (les) nouveau(x) traducteur(s). Il n’y a pas de quoi s’en indigner.
La traduction de JP Manchette est exemplaire, c’est vrai (puisque c’est la seule que je possède, je ne suis pas non plus en mesure de juger). Mais aujourd’hui, j’ai une pensée amicale pour les obscurs, les anonymes, les sans-grade, les inconnus, les « John Doe » et « Alan Smithee » de la traduction.
« Moby Dick », on sait : c’est Jean Giono. Mais « Blek le Rock » ? « Sergent Kirk » et « Sergent Rock » ? « Mr Natural » de Crumb ? « Un pacte avec Dieu » de Will Eisner ? les comics Aredit ?
Et cet « Happy Birthday Batman » dont je ne sais rien du traducteur (sinon que son inspirée transcription « directly from english to french » des Analectes de Confucius m’a accompagné toutes ces années). A ceux-là, les obscurs, je dis aujourd’hui merci.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire