En 1989, Batman fêtait ses 50 ans. Warner Bros. participait
à l'événement en préparant le film de Tim Burton, réalisateur de Beetlejuice (que j’avais franchement adoré). J’avais décidé, avant même de voir le film, que
j’aimerais « Batman » et que je le clamerais haut et fort. C’était
une position très difficile à tenir. Le film était indéfendable. Une bouse.
(Tim Burton s’est rattrapé depuis, merci pour lui)
Pour commémorer l’anniversaire de l’homme chauve-souris, les
éditions Glénat (et quelques autres) ont profité de la vague en sortant une
palanquée de Batman. Toutes sortes de Batman. Du Batman rétro, du Batman
violent, du Batman horrifique, du Batman mystique, du Batman parodique, du
Batman « hard boiled », du Batman kitsch, du Batman versant Sam
Spade. Une indigestion de Batman.
Parmi ce capharnaüm, une histoire courte signée Harlan
Ellison avait retenu mon attention. Batman y était totalement à côté de la
plaque, à contretemps, se trompant lourdement sur ses diagnostics, trop vieux,
trop sûr de son fait, incompétent, les citoyens de Gotham le battaient froid et
il en était finalement réduit à rendre la justice en réprimandant un gros type
ayant négligemment jeté l’emballage d’un bonbon sur le trottoir.
Le scénariste parsemait les cases de citations, proverbes
chinois, africains, et autres maîtres zen.
L’une de ces citations m’a durablement marqué mais j’ai
longtemps été incapable d’en trouver l’auteur.
C’est le débonnaire Jean Queval (dont je narrais les
exploits dans l’article précédent) qui m’a mis la puce à l’oreille. Si les
moteurs de recherche étaient dans l’incapacité de me renvoyer la citation
exacte, c’est tout simplement que le traducteur (anonyme) de l’aventure
(mésaventure, plutôt) de Batman avait pris comme source le texte anglais du
comics, sans chercher plus loin.
C’est ainsi que j’ai pu remonter la source et identifier la
provenance de la citation.
L’auteur en est Confucius. Elle est tirée des Analectes,
Chapitre XVI.9
La voici :
« Il y a d'abord
ceux qui sont nés sages,
puis viennent ceux qui
le deviennent par éducation.
Puis ceux qui triment
péniblement pour acquérir cette éducation.
Et enfin au plus bas
du peuple commun,
il y a ceux qui
triment péniblement sans rien apprendre »
Des arcandiers déjà ! Dans la Chine de la dynastie Han ! Qui l’eut
cru ?
* * *
1989, c’est aussi l’année où j’ai acquis les 6 volumes des
« Gardiens », parus aux éditions Zenda.
Le quatrième de couverture insistait beaucoup sur la qualité
exceptionnelle de la traduction de Jean-Patrick Manchette. Le quatrième de
couverture s’appelait en réalité Doug Headline (soit Tristan Manchette au
civil : le fils de l’autre).
Lorsque « Watchmen » (autre bouse cinématographique) est sorti en 2007, Panini Comics a fait le forcing pour
acquérir les droits de la BD
en mettant un gros paquet de blé sur la table. Pas assez cependant pour que la
traduction de Jean-Patrick Manchette suive le mouvement. Outragé dans sa
dignité, Doug Headline a créé une mini polémique, s’insurgeant violemment,
priant pour que ces lourdauds hérétiques de Panini n’aient pas le culot de publier
les « Watchmen » sans la sacro-sainte traduction de feu son père.
Ils l’ont pourtant fait, sans créditer le (les) nouveau(x)
traducteur(s). Il n’y a pas de quoi s’en indigner.
La traduction de JP Manchette est exemplaire, c’est vrai
(puisque c’est la seule que je possède, je ne suis pas non plus en mesure de
juger). Mais aujourd’hui, j’ai une pensée amicale pour les obscurs, les
anonymes, les sans-grade, les inconnus, les « John Doe » et
« Alan Smithee » de la traduction.
« Moby Dick », on sait : c’est Jean Giono.
Mais « Blek le Rock » ? « Sergent Kirk » et
« Sergent Rock » ? « Mr Natural » de Crumb ? « Un
pacte avec Dieu » de Will Eisner ? les comics Aredit ?
Et cet « Happy Birthday Batman » dont je ne sais rien
du traducteur (sinon que son inspirée transcription « directly from
english to french » des Analectes de Confucius m’a accompagné toutes ces
années). A ceux-là, les obscurs, je dis aujourd’hui merci.

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