2014-11-12

Serena


Ron Rash a eu l’idée d’écrire son roman « Serena » en remarquant une table. Quelque part dans un lieu de villégiature de Caroline du Nord, il y avait une table en bois, de dimensions respectables, c'est-à-dire une grande table. Ron Rash a alors imaginé l’arbre séculaire à partir duquel la fabrication de cette table a été possible, les arbres qui poussaient à côté, la forêt qu’ils constituaient, puis le désert qu’il a bien fallu faire affleurer à la surface de la terre pour que ces arbres servent à fabriquer divers objets d'usage courant : des tables, des livres.

L’adaptation cinématographique de « Serena », maintes fois repoussée, sortira finalement fin 2014 et s'annonce déjà comme un ratage monumental. D'éminents scientifiques se sont penchés sur la question : leur rapport est vierge de conclusion. Un jury de notoriétés a délibéré afin de trancher les responsabilités, désigner les coupables et les fautifs : ils se sont endormis au deuxième tour de table. Le comité international d’études séquentielles des films ratés a analysé le métrage plan par plan afin d’isoler les éléments infectieux et les particules virales : le comité est aujourd’hui dissous. Le film ne fonctionne pas, la mayonnaise ne prend pas. Tout le monde y a mis du sien mais force est de constater qu'un livre hautement « visuel » ne fait pas forcément un bon film. J’avais pourtant envie d'y croire. Susanne Bier, que je tiens en grande estime pour « Winter’s Bone » (« Un hiver de glace ») était à la réalisation. En vertu du principe qu’une bonne recette réussira derechef à condition de réunir les mêmes ingrédients, elle a naturellement convoqué Jennifer Lawrence (parfaite dans « Winter's Bone ») pour le rôle titre. Laquelle a suggéré Bradley Cooper (avec qui elle s’entend à merveille) pour être son partenaire de réplique. Le copinage n'est pas illégal, jusque-là, rien de scandaleux. Le tournage s'est effectué en Europe de l'est (comme « Cold Mountain »), où les paysages naturels ont le chic pour rappeler les montagnes des Appalaches. La seule crainte, à ce stade de la production, aurait pu être une course à l'Oscar excessivement zélée de la part de Jennifer Lawrence.  Car Serena Pemberton, le personnage, est du métal dont on fait les petites statuettes. Pensez donc : une jeune femme en pantalon dans l’Amérique pouilleuse des années 30, résolue, volontaire, entreprenante, prédatrice et félonne. Une forte personnalité. Le risque étant évidemment de passer le personnage à la moulinette de la love-story hollywoodienne, ne garder que l'aspect jeune femme dynamique, et édulcorer son versant noir et maléfique. On s'inquiète parfois d'un rien. Alors, on attend de voir. Mais on attend longtemps. Le film terminé depuis plus de deux ans, aucune sortie n'était programmée. L'explication est simple. Dans les marchés du film, aucun acheteur ne s'est bousculé et c'est en vertu d'un accord antérieur qu'un distributeur s'est vu dans l'obligation de le sortir en salles, dans un souci de promotion que l'on devine petit et un désir d'expédier la tâche contrainte, vite fait, mal fait, que l'on devine grand. Et nous, pauvre public suivant de loin ces lentes évolutions, il a bien fallu nous rendre à l'évidence et nous ranger aux avis de ceux qui ont pu voir le produit fini, lesquels avis semblent unanimes : le film est mauvais.
Avec la meilleure volonté du monde, certains critiques ont cherché à trouver des qualités au film. Ils cherchent encore.

Espérons seulement que cela ne contribuera pas à détourner d'éventuels lecteurs de Ron Rash, et plus particulièrement de « Serena », son meilleur livre à ce jour.

 « Lorsque Pemberton regagna les montagne de Caroline du Nord, après trois mois à Boston où il était parti régler la succession paternelle, parmi les personnes qui attendaient son train, sur le quai de la gare, se trouvait une jeune femme enceinte de ses œuvres. Elle avait auprès d’elle son père qui, sous sa redingote défraîchie, était armé d’un couteau de chasse affûté le matin même avec beaucoup de soin, de façon à pouvoir l’enfoncer aussi loin que possible dans le cœur de l’arrivant ».

Dès l'incipit, on est renseigné sur deux points : des choses ont été faites, d'autres vont se faire; et on est presque convaincu qu'elles se dérouleront de façon violente.

Le projet de George et Serena Pemberton, fraîchement mariés, est de reprendre les rênes de l'exploitation forestière familiale, de déboiser le maximum d'unités en un minimum de temps, de vendre en dégageant la plus grande marge financière, d'éliminer les obstacles qui pourraient se mettre en travers de leur chemin et, une fois cela accompli, aller voir ailleurs, au Brésil par exemple (où se déroule l'épilogue du livre), là où les forêts sont plus vastes et les marges financières plus grandes. Ce ne sont pas des tendres. Serena Pemberton s'affirme d'emblée comme une femme à poigne, ayant de l'emprise sur les hommes, respectée et crainte de ceux-ci.
A chaque problème, elle trouve une solution. Radicale. Les ouvriers, régulièrement mordus par des serpents lovés au milieu des empilements de rondins, y regardent maintenant à deux fois avant de manipuler les pièces : ça ralentit les travaux. Serena Pemberton prend les choses en main, les serpents sont éradiqués. Plus tard, les baraquements des ouvriers sont infestés par les rats dont la population a brusquement augmenté, en l'absence de reptiles pour réguler leur prolifération. Des animaux, il y en a plein dans « Serena » : un ours, des chiens, des serpents, des rats, un aigle, un dragon (de Komodo) et une "panthère". Puma ou lion des montagnes, on n'en sait pas plus, on ne la verra pas; cette présence invisible contribuant à lui conférer le statut de créature mythique ou surnaturelle.
Surnaturelle aussi Serena Pemberton, dont il n'existe qu'une seule photo sur laquelle, comme par hasard, son visage est indistinct. L'auteur avance la scientifique hypothèse d'un brouillage consécutif à l'empressement du photographe ou à un mouvement brusque du modèle, mais le lecteur n'est pas dupe (il est généralement moins dupe qu’on le pense, le lecteur), il a vu Dracula ou entendu parler du Bal des Vampires, il fait des recoupements.

Bien que Ron Rash affirme avoir donné à son histoire la  forme d'un drame élisabéthain (référence évidente à Lady McBeth, la salope ambitieuse et homicide), c'est aussi à un élément théâtral plus ancien qu'il redonne vie (et quelle vie!) : le choeur de la tragédie grecque.
Un choeur composé d'ouvriers disparates, faisant ce qu'un choeur est censé faire : commenter; faisant vivre et mourir les personnages, même secondaires, ceux auxquels n'est dévolu aucune ligne de dialogue mais qui, par cette évocation subtile prennent vie. La tentation est grande d'établir un lien entre ces commentaires et ceux des internautes (s'ils n' étaient ne serait-ce que moitié moins stimulants, je passerais plus de temps le nez devant un écran que le nez dans un bouquin). Car « Serena » est aussi un roman social, où au milieu de la description du capitalisme sauvage et des désastres écologiques, se fait entendre une toute petite voix ténue et têtue, celle du peuple.

Vers la fin du roman, les ouvriers forestiers constatent le trou béant dans les montagnes autrefois boisées  et l’un d’eux – un prédicateur fondamentaliste un peu fou qui, à la suite d’un évènement imprévisible et burlesque (la rencontre inopinée entre un serpent tombé du ciel et sa propre tête, elle-même juchée au moment de l’impact à une hauteur aléatoire entre le ciel et la terre, à 1 mètre 75, mettons), a basculé dans une autre sorte de folie plus sourde, plus silencieuse – , formule l’impression que la contemplation de ce désert lui fait : « Moi, je crois que la fin du monde, elle sera comme ça ». L’auteur concluant sobrement : « Et aucun des autres n’exprima son désaccord ».


« Serena » de Ron Rash (2008)
Edition française : Le Masque. Disponible en Livre de Poche.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire