Ron Rash a eu
l’idée d’écrire son roman « Serena » en remarquant une table. Quelque
part dans un lieu de villégiature de Caroline du Nord, il y avait une table en
bois, de dimensions respectables, c'est-à-dire une grande table. Ron Rash a
alors imaginé l’arbre séculaire à partir duquel la fabrication de cette table a
été possible, les arbres qui poussaient à côté, la forêt qu’ils constituaient,
puis le désert qu’il a bien fallu faire affleurer à la surface de la terre pour
que ces arbres servent à fabriquer divers objets d'usage courant : des
tables, des livres.
L’adaptation
cinématographique de « Serena », maintes fois repoussée, sortira
finalement fin 2014 et s'annonce déjà comme un ratage monumental. D'éminents
scientifiques se sont penchés sur la question : leur rapport est vierge de
conclusion. Un jury de notoriétés a délibéré afin de trancher les
responsabilités, désigner les coupables et les fautifs : ils se sont
endormis au deuxième tour de table. Le comité international d’études
séquentielles des films ratés a analysé le métrage plan par plan afin d’isoler
les éléments infectieux et les particules virales : le comité est aujourd’hui
dissous. Le film ne fonctionne pas, la mayonnaise ne prend pas. Tout le monde y
a mis du sien mais force est de constater qu'un livre hautement « visuel »
ne fait pas forcément un bon film. J’avais pourtant envie d'y croire. Susanne
Bier, que je tiens en grande estime pour « Winter’s Bone » (« Un
hiver de glace ») était à la réalisation. En vertu du principe qu’une
bonne recette réussira derechef à condition de réunir les mêmes ingrédients,
elle a naturellement convoqué Jennifer Lawrence (parfaite dans « Winter's
Bone ») pour le rôle titre. Laquelle a suggéré Bradley Cooper (avec qui
elle s’entend à merveille) pour être son partenaire de réplique. Le copinage
n'est pas illégal, jusque-là, rien de scandaleux. Le tournage s'est effectué en
Europe de l'est (comme « Cold Mountain »), où les paysages naturels
ont le chic pour rappeler les montagnes des Appalaches. La seule crainte, à ce
stade de la production, aurait pu être une course à l'Oscar excessivement zélée
de la part de Jennifer Lawrence. Car
Serena Pemberton, le personnage, est du métal dont on fait les petites
statuettes. Pensez donc : une jeune femme en pantalon dans l’Amérique
pouilleuse des années 30, résolue, volontaire, entreprenante, prédatrice et
félonne. Une forte personnalité. Le risque étant évidemment de passer le
personnage à la moulinette de la love-story hollywoodienne, ne garder que
l'aspect jeune femme dynamique, et édulcorer son versant noir et maléfique. On
s'inquiète parfois d'un rien. Alors, on attend de voir. Mais on attend
longtemps. Le film terminé depuis plus de deux ans, aucune sortie n'était
programmée. L'explication est simple. Dans les marchés du film, aucun acheteur
ne s'est bousculé et c'est en vertu d'un accord antérieur qu'un distributeur
s'est vu dans l'obligation de le sortir en salles, dans un souci de promotion
que l'on devine petit et un désir d'expédier la tâche contrainte, vite fait,
mal fait, que l'on devine grand. Et nous, pauvre public suivant de loin ces
lentes évolutions, il a bien fallu nous rendre à l'évidence et nous ranger aux
avis de ceux qui ont pu voir le produit fini, lesquels avis semblent unanimes :
le film est mauvais.
Avec la
meilleure volonté du monde, certains critiques ont cherché à trouver des
qualités au film. Ils cherchent encore.
Espérons
seulement que cela ne contribuera pas à détourner d'éventuels lecteurs de Ron
Rash, et plus particulièrement de « Serena », son meilleur livre à ce
jour.
« Lorsque
Pemberton regagna les montagne de Caroline du Nord, après trois mois à Boston
où il était parti régler la succession paternelle, parmi les personnes qui
attendaient son train, sur le quai de la gare, se trouvait une jeune femme
enceinte de ses œuvres. Elle avait auprès d’elle son père qui, sous sa
redingote défraîchie, était armé d’un couteau de chasse affûté le matin même
avec beaucoup de soin, de façon à pouvoir l’enfoncer aussi loin que possible
dans le cœur de l’arrivant ».
Dès l'incipit,
on est renseigné sur deux points : des choses ont été faites, d'autres vont se
faire; et on est presque convaincu qu'elles se dérouleront de façon violente.
Le projet de
George et Serena Pemberton, fraîchement mariés, est de reprendre les rênes de
l'exploitation forestière familiale, de déboiser le maximum d'unités en un
minimum de temps, de vendre en dégageant la plus grande marge financière,
d'éliminer les obstacles qui pourraient se mettre en travers de leur chemin et,
une fois cela accompli, aller voir ailleurs, au Brésil par exemple (où se
déroule l'épilogue du livre), là où les forêts sont plus vastes et les marges
financières plus grandes. Ce ne sont pas des tendres. Serena Pemberton s'affirme
d'emblée comme une femme à poigne, ayant de l'emprise sur les hommes, respectée
et crainte de ceux-ci.
A chaque
problème, elle trouve une solution. Radicale. Les ouvriers, régulièrement
mordus par des serpents lovés au milieu des empilements de rondins, y regardent
maintenant à deux fois avant de manipuler les pièces : ça ralentit les
travaux. Serena Pemberton prend les choses en main, les serpents sont
éradiqués. Plus tard, les baraquements des ouvriers sont infestés par les rats dont
la population a brusquement augmenté, en l'absence de reptiles pour réguler
leur prolifération. Des animaux, il y en a plein dans « Serena » : un
ours, des chiens, des serpents, des rats, un aigle, un dragon (de Komodo) et
une "panthère". Puma ou lion des montagnes, on n'en sait pas plus, on
ne la verra pas; cette présence invisible contribuant à lui conférer le statut
de créature mythique ou surnaturelle.
Surnaturelle
aussi Serena Pemberton, dont il n'existe qu'une seule photo sur laquelle, comme
par hasard, son visage est indistinct. L'auteur avance la scientifique hypothèse
d'un brouillage consécutif à l'empressement du photographe ou à un mouvement
brusque du modèle, mais le lecteur n'est pas dupe (il est généralement moins
dupe qu’on le pense, le lecteur), il a vu Dracula ou entendu parler du Bal des
Vampires, il fait des recoupements.
Bien que Ron
Rash affirme avoir donné à son histoire la
forme d'un drame élisabéthain (référence évidente à Lady McBeth, la salope
ambitieuse et homicide), c'est aussi à un élément théâtral plus ancien qu'il redonne
vie (et quelle vie!) : le choeur de la tragédie grecque.
Un choeur
composé d'ouvriers disparates, faisant ce qu'un choeur est censé faire :
commenter; faisant vivre et mourir les personnages, même secondaires, ceux auxquels
n'est dévolu aucune ligne de dialogue mais qui, par cette évocation subtile
prennent vie. La tentation est grande d'établir un lien entre ces commentaires et
ceux des internautes (s'ils n' étaient ne serait-ce que moitié moins
stimulants, je passerais plus de temps le nez devant un écran que le nez dans
un bouquin). Car « Serena » est aussi un roman social, où au milieu
de la description du capitalisme sauvage et des désastres écologiques, se fait
entendre une toute petite voix ténue et têtue, celle du peuple.
Vers la fin du
roman, les ouvriers forestiers constatent le trou béant dans les montagnes
autrefois boisées et l’un d’eux – un
prédicateur fondamentaliste un peu fou qui, à la suite d’un évènement
imprévisible et burlesque (la rencontre inopinée entre un serpent tombé du ciel
et sa propre tête, elle-même juchée au moment de l’impact à une hauteur
aléatoire entre le ciel et la terre, à 1 mètre 75, mettons), a basculé dans une
autre sorte de folie plus sourde, plus silencieuse – , formule l’impression que
la contemplation de ce désert lui fait : « Moi, je crois que la fin du monde, elle sera comme ça ».
L’auteur concluant sobrement : « Et
aucun des autres n’exprima son désaccord ».

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