2014-11-21

Et leurs enfants après eux...

C’est parti d’une méprise.
Dans l’un de ses livres, « L’Affaire Homme », Romain Gary cite un autre de ses livres, « Gloire à nos illustres pionniers », dont le titre lui a été inspiré par un autre livre (pas de lui, sa mégalomanie a des limites), « Les Promenades sentimentales au clair de lune » de Sacha Tsipotchkine, en particulier ce passage :
« L'homme – mais bien sûr, mais comment donc, nous sommes parfaitement d'accord : un jour, il se fera ! Un peu de patience, un peu de persévérance : on n'en est plus à dix mille ans près... Pour l'instant, l'homme n'est qu'un pionnier de lui-même... Gloire à nos illustres pionniers ! »
Un livre dans un livre dans un autre livre. Cet agencement façon poupées russes avait de quoi étourdir. J’avais lu « Gloire à nos illustres pionniers », j’ai retenu « Louons maintenant les grands hommes ». Etourderie.

« Louons maintenant les grands hommes » est un récit sur le quotidien de trois familles de métayers de l’Alabama. Walker Evans et James Agee se sont rendus sur les lieux vers l’été 1936, sur une commande du magazine Fortune.
Walker Evans prend des photos. James Agee prend des notes. Beaucoup de notes. Tellement de notes que Fortune ne publiera finalement pas ce qui ne ressemble plus du tout à un reportage mais plutôt à un manuscrit. Et encore, un manuscrit peu commun, foutraque, inclassable.
Le livre « Louons maintenant les grands hommes », qui sera édité en 1941, est – sur le fond, et encore plus la forme – un drôle de livre.


James Agee précise (longuement) comment le sujet va être traité par lui et Walker Evans. Ils s’efforcent de le traiter, « non en journalistes, sociologues, politiciens, amuseurs, humanitaires, prêtres ou artistes, mais sérieusement. »
Et de continuer sur des pages et des pages. Dans une prose ardente, incandescente, exaltée, enflammée, à la limite du grillage de neurones.
« Si je vous casse les pieds, c’est comme c’est. [...] Je pourrais dire en bref, mais catégoriquement pas afin de m’y trouver une excuse, chose dont je veux entièrement me désarmer et dépouiller, mais pour les besoins d’une définition claire, et comme une indication des limites, que je ne suis qu’un être humain. [...] et enfin il y a ce qui de tout me paraît le plus important : à savoir que ceux sur qui je vais écrire sont des humains, des vivants de ce monde [...] et qu’ils ont été traités, interrogés, espionnés, révérés et aimés par des humains à eux-mêmes tout à fait monstrueusement étrangers, au service d’autre encore, encore plus étrangers [...] Si je le pouvais, à ce point je n’écrirais rien du tout. »
Ce serait dommage. On a progressé. Le lecteur sait maintenant que le sujet traité appartient à l’espèce humaine, mais il  ne sait pas encore pourquoi Agee fait traîner ainsi en longueur cette présentation interminable. Le lecteur sensible pourrait penser qu’Agee agit ainsi pour ménager, justement, sa sensibilité de lecteur, le mettre en condition, le préparer à l’abominable, le lecteur s’attendant à découvrir je ne sais quelle sorte de sous humains affligés de rares difformités, tares consanguines, handicaps insurmontables, et autres visions d’horreur. Ce n’est qu’au tiers livre qu’on découvre ce que le sujet du livre, tout humain qu’il soit, a de si particulier. Ce que les gens dont James Agee va parler ont de particulier : ils sont pauvres.
– Mais encore ?
– Rien, ils sont pauvres.
– Pas de difformités, de tares consanguines, de...
– Euh... non. Juste, ils sont pauvres.
– Ah, mais c’est terrible ça, le chômage, les gens sans travail, réduits au vagabondage et à la mendicité. Sachez que s’ils frappent à notre porte, nous saurons leur donner les quelques grammes de nourritures qui deviendront pour eux des raisons d’espérer et l’assurance de lendemains meilleurs.
– Mais ils ont un travail. Ils sont aux champs plus d’heures qu’il n’est permis. Néanmoins, ils sont pauvres.
– Ah, c’est donc qu’ils ne savent pas correctement gérer leur porte-monnaie. Nous pouvons justement leur recommander un agent de nos amis qui saurait leur donner de précieux conseils pour des placements fructueux.
– Laissez tomber. L’argent qui passe entre leurs mains sert à payer le propriétaire et rembourser leurs dettes chez l’épicier. Ils ont à peine de quoi subsister.
– Mais vous dites qu’ils sont aux champs, leur part de récolte sert bien à les nourrir non ?
– C’est-à-dire que... le coton ne se mange pas. Et avec les prix en constante baisse...
– Arrêtez, dans un moment, vous allez nous dire qu’ils souffrent.
– Je peux vous assurer qu’ils souffrent...
– Dans ce cas, nous ne les oublierons pas dans nos prières.
James Agee souffre doublement pour eux, et ne les oublie pas non plus dans ses prières.
Agee est communiste : il cite le manifeste de Marx. Agee a reçu une éducation anglicane : il récite le Siracide (le verset 44-1 donne son titre au livre). Agee met ses oeufs et ses voeux dans tous les paniers, matérialistes, spirituels. Au cas où. S’il était sûr que ça puisse être d’une quelconque aide aux pauvres de l’Alabama, il adresserait même de primitives incantations à d’antiques créatures magiques, dotées d’ailes d’aigle et de griffes de lion, invoquant leur piété et leur bienveillance. Dans une certaine mesure, c’est ce qu’il fait.
Walker Evans pondère. Agee était jeune et émotif. La rencontre avec ces trois familles l’avait bouleversé. C’était un écorché mais il n’y avait pas de quoi se mettre dans cet état.

« Louons maintenant les grands hommes » paraît en 1941 dans l’indifférence générale. L’intérêt pour les hommes du Sud a changé. Ils ne présentent maintenant un intérêt véritable que s’ils sont mâles, robustes, sachant manier le fusil, ramper sous des barbelés et marcher en cadence. On les recrute en masse et on les exerce à marcher, manier le fusil, ramper sous les barbelés, mais surtout marcher, marcher en rangs serrés, marcher sur terrain accidenté, marcher en file indienne, marcher droit devant. On sait ce qu’on fait : quand l’homme du Sud sachant marcher se retrouvera sur les plages françaises ou japonaises et que son prédécesseur dans la file se sera fait faucher par le premier tir de mitraillette, l’homme du Sud n’étudiera pas lucidement les possibles choix qui s’offrent à lui : il continuera à marcher. Un réflexe.

James Agee n’est pas mobilisé. Il s’efforce de gagner sa vie. Il écrit, poèmes, récits, que les éditeurs refusent. Il trouve sa voie comme critique de cinéma pour le Time. La guerre terminée, en pleine chasse aux sorcières, le milieu du cinéma n’est pas le milieu le plus rassurant pour un homme comme lui, contestataire et sympathisant communiste. Sa position à l’Est lui procure une mince immunité. Il n’est pas persécuté. Sa passion pour le 7ème art le conduit à écrire des scénarios. Il est crédité au générique de « La nuit du chasseur » par exemple. Même si, d’après Philippe Garnier, sa contribution au film est proche du zéro : il se contente de boire l’avance. James Agee boit beaucoup. Il meurt en 1955 : il a 45 ans.
Son récit autobiographique « Une mort dans la famille » reçoit le Prix Pulitzer en 1957 et « Louons maintenant les grands hommes » est réédité en 1961, avec succès cette fois.

C’est la période des marches pour les droits civiques. La révolution couve. Le livre de James Agee est une emblème, un cri d’indignation face à l’injustice : les affamés, les réprouvés, les pauvres blancs du Sud et les noirs opprimés de partout, c’est blanc bonnet et béret noir. Oppresseurs capitalistes, c’est votre dernier Noël ! La révolution fait pschitt mais les droits civiques sont acquis, surtout si vous êtes avocat, basketteur ou que vous vous appelez Sidney Poitier, c’est un début. Un peu de casse, quelques compromis, mais on n’a pas marché pour rien.

En France, Jean Malaurie acquiert les droits de « Louons maintenant les grands hommes ».
Malaurie n’en peut plus de lire des traités d’ethnologie à dormir debout, ennuyeux à mourir. L’ethnologie est une discipline très corsetée. L’ethnologue observe des peuplades tribales de loin, à la jumelle. Papous de Nouvelle guinée, indiens du Nordeste brésilien, bushmen du Kalahari, Inuits du Groenland, l’ethnologue se veut étranger, objectif et neutre. Si par malheur, il s’approche trop de la peuplade tribale (ou se fait encercler par surprise), son mot d’ordre est : « Surtout vaquez à vos occupations et faites comme si nous n’étions pas là ». L’ethnologue s’interdit d’intervenir en toute circonstance. Un scorpion menace de tomber dans le berceau du nourrisson, l’enfant est piqué au cou, le père reste mutique, la mère se lamente en dodelinant de la tête, le cou de l’enfant gonfle, après plusieurs heures d’agonie, l’enfant meurt. L’ethnologue a tout noté, la connaissance des peuplades tribales a progressé. De ça, Malaurie ne veut plus. Il a entendu parler de Solomon Arsch. Il a lu Knud Rasmussen.
Rasmussen faisait du troc. Si la chasse n’était pas bonne, Rasmussen fournissait de la nourriture aux Inuits du Groenland... à une condition : « Racontez-moi une histoire que vous racontaient vos aïeux ». Lors de l’expédition suivante, la chasse avait été bonne mais Rasmussen était devenu accro aux histoires. Il échangeait alors, contre des histoires dont l’authenticité était variable, des objets du monde civilisé : boussoles, montres, boîtes à dessin, moulins à café, services à thé – objets tout à fait inutiles dans cet environnement primitif mais fort jolis au demeurant, et décoratifs. Rasmussen se payait de mots. Les Inuits venaient faire leur marché chez Rasmussen. Certains n’avaient pas de quoi payer, ils ne connaissaient aucune histoire, et repartaient bredouilles, déçus de ne pouvoir orner leur igloo d’une babiole inutile.
Et pourtant Rasmussen et les Inuits étaient copains comme cochon, se respectaient mutuellement. Le simple contact d’une civilisation avec une autre a un effet corrupteur sur l’une, et ça, Malaurie le sait. Il veut des ethnologues décoincés et décontractés du gland. Des ethnologues qui mettent les pieds sur la table de la case, font tomber la cendre de leur cigare dans la décoction de plantes, mâchent du peyotl en ricanant de concert avec l’indigène. Des ethnologues qui flirtent avec la fille de l’homme médecine. Pour sa collection « Terre Humaine », Malaurie veut de la subjectivité.
James Agee est subjectif.
La traduction de « Louons maintenant les grands hommes » est confiée à Jean Queval.
L’agacement de Jean Queval est perceptible. Les notes en bas de page du traducteur se mêlent à celles de l’auteur. Jean Queval aimerait bien avoir James Agee sous la main, lui tirer les oreilles, lui intimer un peu de tenue et de décence, pas la peine de s’épancher comme ça. Mais Agee est mort, Queval va alors s’en plaindre à Malaurie : « – Jean, Jean, mon bon Jean, je ne peux pas traduire ça, ce type est cinglé. – Fais comme bon te semble, mon bon Jean, mais le livre doit sortir. Avant la fin de l’année. 1972. »
Queval fait donc comme bon lui semble. Et le lecteur de lire des notes extravagantes dont la teneur se résume à : « James Agee avait prévu d’insérer ceci et cela. Après mûres délibérations avec moi-même, j’ai décidé de n’en rien faire », « S’ensuivent plusieurs pages de descriptions. En concertation avec Jean Malaurie, et à notre grand regret, je ne les ai pas traduites – le lecteur n’y aurait de toute manière compris que couille ».
Jean Queval est sévère avec James Agee.
Mais il a du flair et du savoir-faire. Il s’acquitte admirablement de ce travail de traduction gigantesque. Je remercie infiniment Jean Queval pour avoir surmonté son agacement et être allé au bout de sa tâche.
Je remercie infiniment Jean Queval pour ses choix. Notamment celui d’avoir traduit la prière du Siracide (aussi connu comme « L’Ecclesiastique ») directement à partir de la source anglaise (la traduction française est atrocement insipide en comparaison), spécialement ce passage qui m’a causé un émoi salvateur :
« Louons maintenant les grands hommes, et nos pères qui nous ont engendrés. (...)
Il en est parmi eux qui ont laissé un nom après eux,
afin que soient rapportées leurs louanges,
et il y en a dont le souvenir ne s'est pas perpétué ;
qui périrent, comme s’ils n’avaient jamais été ;
et sont devenus comme s'ils n’étaient jamais nés ;
et leurs enfants après eux. »
Que le nom de Jean Queval soit glorifié.

Et leurs enfants après eux.

James Agee avait sagement pris soin de dissimuler sous des pseudos l’identité des trois familles du livre, afin de protéger leur vie privée. Tout le monde n’a pas eu cette sagesse.
Après recoupements des photos de Walker Evans et des noms de lieux, leur identité réelle a fuité et les descendants des trois familles ont vu – et ce, dès les années 60 – journalistes, photographes et curieux frapper à leur porte et regarder par la fenêtre.
Les descendants ont moyennement apprécié.
Certains ont été scandaleusement outrés, se sont sentis trahis.
En 1986, Fortune Magazine (le même qui a refusé de publier le reportage initial cinquante ans plus tôt) dépêche un écrivain et un photographe sur les lieux pour savoir ce que sont devenus les protagonistes de « Louons maintenant les grands hommes », principalement les enfants, juste histoire de voir.
Histoire de voir si la pauvreté est héréditaire. Question difficile à trancher car s’il n’est pas prouvé à 100% que la pauvreté soit héréditaire, il est par ailleurs certain que les notions de résilience, de success story et autres « America, land of opportunity » sont largement surestimées. Magnifiées et réifiées par la littérature, le cinéma et les ouvrages rangés au rayon Développement Personnel. Un destin exceptionnel isolé, sous la loupe déformante des média, en cache 50000 autres dont la tombe (sous condition de ressources pour acquérir une concession) porterait l’épitaphe (sous condition de ressources pour le faire inscrire) : « Né dans la pauvreté, mort dans la misère ».
Le reportage de Dale Maharidge (l’écrivain) et Michael Williamson (le photographe) sera publié sous le titre : « And their children after them » (pas de traduction française pour le moment – Ô Jean Queval, comme vous nous manquez en cet instant solennel !).
Les enfants en question ont une dent contre Walker Evans et James Agee.
Walker Evans et James Agee n’ont jamais révélé aux familles qui les ont accueillis la nature exacte de leur présence. Des employés de la Farm Security Administration rôdaient dans les parages, en Alabama à l’été 1936. Agee et Evans ont profité de leur ressemblance (costume cravate) avec les hommes du gouvernement pour infiltrer l’intimité des métayers. Les chefs de familles montrent à Evans et Agee la dernière récolte sinistrée, espérant une aide financière substantielle. Evans et Agee acquiescent silencieusement, jamais ils ne lèvent l’ambiguïté. Et ça, les descendants ne le leur pardonnent pas. Ils se sont fait eu. L’attitude des deux reporters est malhonnête, irresponsable, abusive et impudique.
Une fille « Gudger » (maintenant vieille), a vu un reportage à la télé. Le narrateur citait des extraits du livre d’Agee. Le James Agee de 1936, tranquillement assis au domicile des Gudger tandis que les adultes et les enfants sont aux champs. Agee notant chaque objet, chaque élément de mobilier, pour finir en notant la fenêtre du logis, laquelle n’offre qu’une visibilité réduite tant les carreaux sont sales.
« S’il les trouvait si sales, il n’avait qu’à prendre un chiffon et les laver, au lieu de rester le cul planté sur sa chaise ! », s’exclame aussitôt la fille (maintenant vieille).
Cette fille (maintenant vieille) est parmi les descendants les moins véhéments vis-à-vis de James Agee et Walker Evans. Je crois même qu’elle est la plus compréhensive. C’est dire.
La situation causait à James Agee un tourment évident. Il était dévoré de scrupule moral. Il culpabilisait à mort. Le qualificatif « d’espion » dont il s’affuble (lui et Evans) dans le livre est moins une rodomontade que la conscience aigue de son imposture, aggravée par l’impossibilité d’en faire l’aveu.
Les descendants n’accusent pas les propriétaires exploiteurs, agents de leur pauvreté. Ils n’accusent pas les manitous de la bourse, faisant baisser le prix du coton, cause principale de leur pauvreté. Ils accusent Walker Evans et James Agee qui ont montré cette pauvreté. Ça, c’est le crime impardonnable.

En 1964, Lyndon Johnson se fait photographier sur le porche d’un honnête travailleur du Kentucky, lequel a les plus grandes difficultés à nourrir sa famille nombreuse. Lyndon Johnson déclare la guerre à la pauvreté. Pas de ça sur le sol américain. LDB veut l’eau courante, l’électricité, un téléviseur, un frigidaire rempli de Coca-Cola, une étagère garnie de soupe Campbell dans chaque foyer. Dorénavant, martèle-t-il, le pauvre est une espèce en voie d’extinction.
C’est la fameuse « War on Poverty ». Educateurs, enseignants, associations caritatives, acteurs sociaux convergent vers l’Amérique profonde. Photographes et cinéastes les accompagnent, enchantés à l’idée de se frotter au monde rural et capturer un instantané authentique de « dirt poor America », tellement photogénique. Les acteurs sociaux sont les soldats, les photographes, l’intendance. La guerre s’enlise. Le pauvre reste pauvre. Pire, il se reproduit (on hésite à envisager des mesures de stérilisation). Les parachutages de téléviseurs et de frigidaires se font attendre. Les autochtones ne prennent plus la pose pour les photographes, ils se méfient maintenant de l’image colportée dans les mass média. Certains affichent même une franche hostilité.
En 1967, un cinéaste canadien, Hugh O’Connor plante sa caméra dans un pré, près d’une cité minière dans le Kentucky. Une camionnette se gare. En sort un homme en salopette bleue et chapeau de paille, un flingue à la main. « Vous n’avez rien à faire sur ma propriété, dégagez d’ici ! » O’Connor n’a pas le temps de ranger son matériel ni de parlementer, il s’écroule dans l’herbe sèche, une balle dans la poitrine. Mort.
On connaissait l’appareil-photo voleur d’âmes, superstition amérindienne qui prête encore à sourire, voici venir la caméra tueuse. Car Hobart Ison, l’homme à la salopette bleue, clame avoir agi en état de légitime défense.
– Ce gars-là, avec sa caméra, il allait me détruire, nuire à ma réputation. Il allait me faire passer pour un péquenot arriéré à la gâchette facile.
– Mais... c’est pourtant ce que vous êtes !
– C’est pas une raison pour que tout le monde le sache !
Elizabeth Barrett a fait un très beau documentaire (« Stranger with a camera » - (c) Appalshop 2000) sur ce fait divers, sans caricature, avec sensibilité, en écoutant attentivement l’ensemble des témoignages. Elle-même a grandi dans le Kentucky, pas très loin de l’endroit où se sont déroulés les faits. Elle se rappelle avec exactitude la réaction des habitants du coin à l’époque (et donc, la sienne propre) : Hobart Ison était dans son bon droit, O’Connor avait forcément fait un truc qui fallait pas. Ce qui lui est arrivé, O’Connor l’avait bien cherché.  

Ce qui ne signifie aucunement que Walker Evans et James Agee se seraient faits lyncher si, en 1936, ils avaient clarifié leurs intentions auprès des familles et de leurs membres « interrogés, espionnés, révérés et aimés ». L'amour aide mais ne fait pas tout.
Quand bien même James Agee aurait lavé les carreaux sales, il lui eut été impossible de laver la honte de vivre dans un endroit où les carreaux sont sales. Le pauvre est essentiellement constitué de honte. Ontologiquement démuni, le pauvre comble son dénuement de petites choses qui tiennent chaud l’hiver, comme le ressentiment, la colère, la résignation, mais surtout la honte. La honte est 100% compatible. Elle adhère au pauvre, neutralise les timides élans de ressentiment et de colère. La honte est un merveilleux isolant. Le riche a intuitivement compris les vertus de la honte. Le riche désigne, « tss tss », un détail absolument anodin (des carreaux sales), un détail éloigné des conditions élémentaires de survie (lesquelles sont – rappelons-le, à toutes fins utiles – : se nourrir, s’abriter, avoir chaud l’hiver) ; le « tss tss » claque comme un fouet sur le pauvre qui adopte spontanément le point de vue corrupteur du riche, incapable d’y opposer la dignité et l’authenticité de sa propre histoire (puisque le pauvre est aussi démuni de langage), comme les Inuits qui ne connaissent aucune histoire au marché de Rasmussen, s’en retournant dans leur isolement, rentrant bredouilles, la tête basse et le harpon lourd. Honteux.

Faudrait conclure.
Romain Gary (voir plus haut) annonçait volontiers : « les 30000 prochaines années seront très difficiles à vivre ». Son estimation me paraît optimiste.
En janvier 1906, un gueux connu sous le nom de Jean-Marie Déguinet était retrouvé mort de froid devant l’entrée de l’hospice de Quimper, Finistère. « Né dans la pauvreté, mort dans la misère », ce gueux connaissait au moins une histoire : la sienne. Il tenait un journal. Ses cahiers ont été retrouvés en 1984. Les dernières lignes (sur un total d’un bon millier de pages) qu’il a écrites, quelques jours avant sa mort, provoquent un serrement au coeur :
« Je termine en souhaitant à l’humanité le pouvoir ou plutôt le vouloir de se transformer en véritables et bons êtres humains, capables de se comprendre et de s’entendre dans une vie sociale digne et heureuse. »
On ne saurait mieux dire.



« Louons maintenant les grands hommes » - James Agee et Walker Evan - Collection « Terre Humaine », 1972.

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