C’est parti d’une méprise.
Dans l’un de ses livres, « L’Affaire Homme »,
Romain Gary cite un autre de ses livres, « Gloire à nos illustres
pionniers », dont le titre lui a été inspiré par un autre livre (pas de
lui, sa mégalomanie a des limites), « Les Promenades sentimentales au
clair de lune » de Sacha Tsipotchkine, en particulier ce passage :
« L'homme – mais
bien sûr, mais comment donc, nous sommes parfaitement d'accord : un jour, il se
fera ! Un peu de patience, un peu de persévérance : on n'en est plus à dix
mille ans près... Pour l'instant, l'homme n'est qu'un pionnier de lui-même...
Gloire à nos illustres pionniers ! »
Un livre dans un livre dans un autre livre. Cet agencement
façon poupées russes avait de quoi étourdir. J’avais lu « Gloire à nos illustres pionniers »,
j’ai retenu « Louons maintenant les grands hommes ». Etourderie.
« Louons maintenant les grands hommes » est un
récit sur le quotidien de trois familles de métayers de l’Alabama. Walker Evans
et James Agee se sont rendus sur les lieux vers l’été 1936, sur une commande du
magazine Fortune.
Walker Evans prend des photos. James Agee prend des notes.
Beaucoup de notes. Tellement de notes que Fortune ne publiera finalement pas ce
qui ne ressemble plus du tout à un reportage mais plutôt à un manuscrit. Et encore,
un manuscrit peu commun, foutraque, inclassable.
Le livre « Louons maintenant les grands hommes »,
qui sera édité en 1941, est – sur le fond, et encore plus la forme – un drôle
de livre.
James Agee précise (longuement) comment le sujet va être
traité par lui et Walker Evans. Ils s’efforcent de le traiter, « non en journalistes, sociologues,
politiciens, amuseurs, humanitaires, prêtres ou artistes, mais
sérieusement. »
Et de continuer sur des pages et des pages. Dans une prose
ardente, incandescente, exaltée, enflammée, à la limite du grillage de
neurones.
« Si je vous
casse les pieds, c’est comme c’est. [...] Je pourrais dire en bref, mais
catégoriquement pas afin de m’y trouver une excuse, chose dont je veux
entièrement me désarmer et dépouiller, mais pour les besoins d’une définition
claire, et comme une indication des limites, que je ne suis qu’un être humain.
[...] et enfin il y a ce qui de tout me paraît le plus important : à savoir
que ceux sur qui je vais écrire sont des humains, des vivants de ce monde [...]
et qu’ils ont été traités, interrogés, espionnés, révérés et aimés par des
humains à eux-mêmes tout à fait monstrueusement étrangers, au service d’autre
encore, encore plus étrangers [...] Si je le pouvais, à ce point je n’écrirais
rien du tout. »
Ce serait dommage. On a progressé. Le lecteur sait
maintenant que le sujet traité appartient à l’espèce humaine, mais il ne sait pas encore pourquoi Agee fait traîner
ainsi en longueur cette présentation interminable. Le lecteur sensible pourrait
penser qu’Agee agit ainsi pour ménager, justement, sa sensibilité de lecteur, le
mettre en condition, le préparer à l’abominable, le lecteur s’attendant à
découvrir je ne sais quelle sorte de sous humains affligés de rares difformités,
tares consanguines, handicaps insurmontables, et autres visions d’horreur. Ce
n’est qu’au tiers livre qu’on découvre ce que le sujet du livre, tout humain
qu’il soit, a de si particulier. Ce que les gens dont James Agee va parler ont
de particulier : ils sont pauvres.
– Mais encore ?
– Rien, ils sont pauvres.
– Pas de difformités, de tares consanguines, de...
– Euh... non. Juste, ils sont pauvres.
– Ah, mais c’est terrible ça, le chômage, les gens sans travail,
réduits au vagabondage et à la mendicité. Sachez que s’ils frappent à notre
porte, nous saurons leur donner les quelques grammes de nourritures qui
deviendront pour eux des raisons d’espérer et l’assurance de lendemains
meilleurs.
– Mais ils ont un travail. Ils sont aux champs plus d’heures
qu’il n’est permis. Néanmoins, ils sont pauvres.
– Ah, c’est donc qu’ils ne savent pas correctement gérer
leur porte-monnaie. Nous pouvons justement leur recommander un agent de nos
amis qui saurait leur donner de précieux conseils pour des placements
fructueux.
– Laissez tomber. L’argent qui passe entre leurs mains sert
à payer le propriétaire et rembourser leurs dettes chez l’épicier. Ils ont à
peine de quoi subsister.
– Mais vous dites qu’ils sont aux champs, leur part de
récolte sert bien à les nourrir non ?
– C’est-à-dire que... le coton ne se mange pas. Et avec les
prix en constante baisse...
– Arrêtez, dans un moment, vous allez nous dire qu’ils
souffrent.
– Je peux vous assurer qu’ils souffrent...
– Dans ce cas, nous ne les oublierons pas dans nos prières.
James Agee souffre doublement pour eux, et ne les oublie pas
non plus dans ses prières.
Agee est communiste : il cite le manifeste de Marx.
Agee a reçu une éducation anglicane : il récite le Siracide (le verset
44-1 donne son titre au livre). Agee met ses oeufs et ses voeux dans tous les
paniers, matérialistes, spirituels. Au cas où. S’il était sûr que ça puisse être
d’une quelconque aide aux pauvres de l’Alabama, il adresserait même de
primitives incantations à d’antiques créatures magiques, dotées d’ailes d’aigle
et de griffes de lion, invoquant leur piété et leur bienveillance. Dans une
certaine mesure, c’est ce qu’il fait.
Walker Evans pondère. Agee était jeune et émotif. La
rencontre avec ces trois familles l’avait bouleversé. C’était un écorché mais
il n’y avait pas de quoi se mettre dans cet état.
« Louons maintenant les grands hommes » paraît en
1941 dans l’indifférence générale. L’intérêt pour les hommes du Sud a changé.
Ils ne présentent maintenant un intérêt véritable que s’ils sont mâles,
robustes, sachant manier le fusil, ramper sous des barbelés et marcher en
cadence. On les recrute en masse et on les exerce à marcher, manier le fusil,
ramper sous les barbelés, mais surtout marcher, marcher en rangs serrés,
marcher sur terrain accidenté, marcher en file indienne, marcher droit devant. On
sait ce qu’on fait : quand l’homme du Sud sachant marcher se retrouvera
sur les plages françaises ou japonaises et que son prédécesseur dans la file se
sera fait faucher par le premier tir de mitraillette, l’homme du Sud n’étudiera
pas lucidement les possibles choix qui s’offrent à lui : il continuera à
marcher. Un réflexe.
James Agee n’est pas mobilisé. Il s’efforce de gagner sa vie.
Il écrit, poèmes, récits, que les éditeurs refusent. Il trouve sa voie comme
critique de cinéma pour le Time. La guerre terminée, en pleine chasse aux
sorcières, le milieu du cinéma n’est pas le milieu le plus rassurant pour un
homme comme lui, contestataire et sympathisant communiste. Sa position à l’Est
lui procure une mince immunité. Il n’est pas persécuté. Sa passion pour le 7ème
art le conduit à écrire des scénarios. Il est crédité au générique de « La
nuit du chasseur » par exemple. Même si, d’après Philippe Garnier, sa
contribution au film est proche du zéro : il se contente de boire
l’avance. James Agee boit beaucoup. Il meurt en 1955 : il a 45 ans.
Son récit autobiographique « Une mort dans la
famille » reçoit le Prix Pulitzer en 1957 et « Louons maintenant les
grands hommes » est réédité en 1961, avec succès cette fois.
C’est la période des marches pour les droits civiques. La
révolution couve. Le livre de James Agee est une emblème, un cri
d’indignation face à l’injustice : les affamés, les réprouvés, les pauvres
blancs du Sud et les noirs opprimés de partout, c’est blanc bonnet et béret
noir. Oppresseurs capitalistes, c’est votre dernier Noël ! La révolution
fait pschitt mais les droits civiques sont acquis, surtout si vous êtes avocat,
basketteur ou que vous vous appelez Sidney Poitier, c’est un début. Un peu de
casse, quelques compromis, mais on n’a pas marché pour rien.
En France, Jean Malaurie acquiert les droits de
« Louons maintenant les grands hommes ».
Malaurie n’en peut plus de lire des traités d’ethnologie à dormir
debout, ennuyeux à mourir. L’ethnologie est une discipline très corsetée.
L’ethnologue observe des peuplades tribales de loin, à la jumelle. Papous de
Nouvelle guinée, indiens du Nordeste brésilien, bushmen du Kalahari, Inuits du
Groenland, l’ethnologue se veut étranger, objectif et neutre. Si par malheur,
il s’approche trop de la peuplade tribale (ou se fait encercler par surprise),
son mot d’ordre est : « Surtout vaquez à vos occupations et faites
comme si nous n’étions pas là ». L’ethnologue s’interdit d’intervenir en
toute circonstance. Un scorpion menace de tomber dans le berceau du nourrisson,
l’enfant est piqué au cou, le père reste mutique, la mère se lamente en
dodelinant de la tête, le cou de l’enfant gonfle, après plusieurs heures
d’agonie, l’enfant meurt. L’ethnologue a tout noté, la connaissance des
peuplades tribales a progressé. De ça, Malaurie ne veut plus. Il a entendu
parler de Solomon Arsch. Il a lu Knud Rasmussen.
Rasmussen faisait du troc. Si la chasse n’était pas bonne,
Rasmussen fournissait de la nourriture aux Inuits du Groenland... à une
condition : « Racontez-moi une histoire que vous racontaient vos aïeux ».
Lors de l’expédition suivante, la chasse avait été bonne mais Rasmussen était devenu
accro aux histoires. Il échangeait alors, contre des histoires dont
l’authenticité était variable, des objets du monde civilisé : boussoles,
montres, boîtes à dessin, moulins à café, services à thé – objets tout à fait
inutiles dans cet environnement primitif mais fort jolis au demeurant, et
décoratifs. Rasmussen se payait de mots. Les Inuits venaient faire leur marché
chez Rasmussen. Certains n’avaient pas de quoi payer, ils ne connaissaient
aucune histoire, et repartaient bredouilles, déçus de ne pouvoir orner leur
igloo d’une babiole inutile.
Et pourtant Rasmussen et les Inuits étaient copains comme
cochon, se respectaient mutuellement. Le simple contact d’une civilisation avec
une autre a un effet corrupteur sur l’une, et ça, Malaurie le sait. Il veut des
ethnologues décoincés et décontractés du gland. Des ethnologues qui mettent les
pieds sur la table de la case, font tomber la cendre de leur cigare dans la
décoction de plantes, mâchent du peyotl en ricanant de concert avec l’indigène.
Des ethnologues qui flirtent avec la fille de l’homme médecine. Pour sa
collection « Terre Humaine », Malaurie veut de la subjectivité.
James Agee est subjectif.
La traduction de « Louons maintenant les grands
hommes » est confiée à Jean Queval.
L’agacement de Jean Queval est perceptible. Les notes en bas
de page du traducteur se mêlent à celles de l’auteur. Jean Queval aimerait bien
avoir James Agee sous la main, lui tirer les oreilles, lui intimer un peu de
tenue et de décence, pas la peine de s’épancher comme ça. Mais Agee est mort,
Queval va alors s’en plaindre à Malaurie : « – Jean, Jean, mon bon
Jean, je ne peux pas traduire ça, ce type est cinglé. – Fais comme bon te
semble, mon bon Jean, mais le livre doit sortir. Avant la fin de l’année. 1972. »
Queval fait donc comme bon lui semble. Et le lecteur de lire
des notes extravagantes dont la teneur se résume à : « James Agee
avait prévu d’insérer ceci et cela. Après mûres délibérations avec moi-même,
j’ai décidé de n’en rien faire », « S’ensuivent plusieurs pages de
descriptions. En concertation avec Jean Malaurie, et à notre grand regret, je
ne les ai pas traduites – le lecteur n’y aurait de toute manière compris que couille ».
Jean Queval est sévère avec James Agee.
Mais il a du flair et du savoir-faire. Il s’acquitte
admirablement de ce travail de traduction gigantesque. Je remercie infiniment
Jean Queval pour avoir surmonté son agacement et être allé au bout de sa tâche.
Je remercie infiniment Jean Queval pour ses choix. Notamment
celui d’avoir traduit la prière du Siracide (aussi connu comme « L’Ecclesiastique »)
directement à partir de la source anglaise (la traduction française est atrocement
insipide en comparaison), spécialement ce passage qui m’a causé un émoi
salvateur :
« Louons
maintenant les grands hommes, et nos pères qui nous ont engendrés. (...)
Il en est parmi eux
qui ont laissé un nom après eux,
afin que soient
rapportées leurs louanges,
et il y en a dont le
souvenir ne s'est pas perpétué ;
qui périrent, comme
s’ils n’avaient jamais été ;
et sont devenus comme
s'ils n’étaient jamais nés ;
et leurs enfants après
eux. »
Que le nom de Jean Queval soit glorifié.
Et leurs enfants
après eux.
James Agee avait sagement pris soin de dissimuler sous des
pseudos l’identité des trois familles du livre, afin de protéger leur vie
privée. Tout le monde n’a pas eu cette sagesse.
Après recoupements des photos de Walker Evans et des noms de
lieux, leur identité réelle a fuité et les descendants des trois familles ont
vu – et ce, dès les années 60 – journalistes, photographes et curieux frapper à
leur porte et regarder par la fenêtre.
Les descendants ont moyennement apprécié.
Certains ont été scandaleusement outrés, se sont sentis
trahis.
En 1986, Fortune Magazine (le même qui a refusé de publier
le reportage initial cinquante ans plus tôt) dépêche un écrivain et un
photographe sur les lieux pour savoir ce que sont devenus les protagonistes de
« Louons maintenant les grands hommes », principalement les enfants,
juste histoire de voir.
Histoire de voir si la pauvreté est héréditaire. Question
difficile à trancher car s’il n’est pas prouvé à 100% que la pauvreté soit
héréditaire, il est par ailleurs certain que les notions de résilience, de success
story et autres « America, land of opportunity » sont largement
surestimées. Magnifiées et réifiées par la littérature, le cinéma et les
ouvrages rangés au rayon Développement Personnel. Un destin exceptionnel isolé,
sous la loupe déformante des média, en cache 50000 autres dont la tombe (sous
condition de ressources pour acquérir une concession) porterait l’épitaphe (sous
condition de ressources pour le faire inscrire) : « Né dans la
pauvreté, mort dans la misère ».
Le reportage de Dale Maharidge (l’écrivain) et Michael
Williamson (le photographe) sera publié sous le titre : « And their
children after them » (pas de traduction française pour le moment – Ô Jean
Queval, comme vous nous manquez en cet instant solennel !).
Les enfants en question ont une dent contre Walker Evans et
James Agee.
Walker Evans et James Agee n’ont jamais révélé aux familles
qui les ont accueillis la nature exacte de leur présence. Des employés de la Farm Security Administration rôdaient
dans les parages, en Alabama à l’été 1936. Agee et Evans ont profité de leur
ressemblance (costume cravate) avec les hommes du gouvernement pour infiltrer
l’intimité des métayers. Les chefs de familles montrent à Evans et Agee la
dernière récolte sinistrée, espérant une aide financière substantielle. Evans
et Agee acquiescent silencieusement, jamais ils ne lèvent l’ambiguïté. Et ça,
les descendants ne le leur pardonnent pas. Ils se sont fait eu. L’attitude des
deux reporters est malhonnête, irresponsable, abusive et impudique.
Une fille « Gudger » (maintenant vieille), a vu un
reportage à la télé. Le narrateur citait des extraits du livre d’Agee. Le James
Agee de 1936, tranquillement assis au domicile des Gudger tandis que les
adultes et les enfants sont aux champs. Agee notant chaque objet, chaque
élément de mobilier, pour finir en notant la fenêtre du logis, laquelle n’offre
qu’une visibilité réduite tant les carreaux sont sales.
« S’il les
trouvait si sales, il n’avait qu’à prendre un chiffon et les laver, au lieu de
rester le cul planté sur sa chaise ! », s’exclame
aussitôt la fille (maintenant vieille).
Cette fille (maintenant vieille) est parmi les descendants
les moins véhéments vis-à-vis de James Agee et Walker Evans. Je crois même qu’elle
est la plus compréhensive. C’est dire.
La situation causait à James Agee un tourment évident. Il
était dévoré de scrupule moral. Il culpabilisait à mort. Le qualificatif
« d’espion » dont il s’affuble (lui et Evans) dans le livre est moins
une rodomontade que la conscience aigue de son imposture, aggravée par l’impossibilité
d’en faire l’aveu.
Les descendants n’accusent pas les propriétaires exploiteurs,
agents de leur pauvreté. Ils n’accusent pas les manitous de la bourse, faisant
baisser le prix du coton, cause principale de leur pauvreté. Ils accusent
Walker Evans et James Agee qui ont montré
cette pauvreté. Ça, c’est le crime impardonnable.
En 1964, Lyndon Johnson se fait photographier sur le porche
d’un honnête travailleur du Kentucky, lequel a les plus grandes difficultés à
nourrir sa famille nombreuse. Lyndon Johnson déclare la guerre à la pauvreté.
Pas de ça sur le sol américain. LDB veut l’eau courante, l’électricité, un
téléviseur, un frigidaire rempli de Coca-Cola, une étagère garnie de soupe Campbell dans
chaque foyer. Dorénavant, martèle-t-il, le pauvre est une espèce en voie
d’extinction.
C’est la fameuse « War on Poverty ». Educateurs,
enseignants, associations caritatives, acteurs sociaux convergent vers
l’Amérique profonde. Photographes et cinéastes les accompagnent, enchantés à
l’idée de se frotter au monde rural et capturer un instantané authentique de
« dirt poor America », tellement photogénique. Les acteurs sociaux
sont les soldats, les photographes, l’intendance. La guerre s’enlise. Le pauvre
reste pauvre. Pire, il se reproduit (on hésite à envisager des mesures de
stérilisation). Les parachutages de téléviseurs et de frigidaires se font
attendre. Les autochtones ne prennent plus la pose pour les photographes, ils
se méfient maintenant de l’image colportée dans les mass média. Certains
affichent même une franche hostilité.
En 1967, un cinéaste canadien, Hugh O’Connor plante sa
caméra dans un pré, près d’une cité minière dans le Kentucky. Une camionnette
se gare. En sort un homme en salopette bleue et chapeau de paille, un flingue à
la main. « Vous n’avez rien à faire sur ma propriété, dégagez
d’ici ! » O’Connor n’a pas le temps de ranger son matériel ni de
parlementer, il s’écroule dans l’herbe sèche, une balle dans la poitrine. Mort.
On connaissait l’appareil-photo voleur d’âmes, superstition
amérindienne qui prête encore à sourire, voici venir la caméra tueuse. Car
Hobart Ison, l’homme à la salopette bleue, clame avoir agi en état de légitime
défense.
– Ce gars-là, avec sa caméra, il allait me détruire, nuire à
ma réputation. Il allait me faire passer pour un péquenot arriéré à la gâchette
facile.
– Mais... c’est pourtant ce que vous êtes !
– C’est pas une raison pour que tout le monde le
sache !
Elizabeth Barrett a fait un très beau documentaire (« Stranger
with a camera » - (c) Appalshop 2000) sur ce fait divers, sans caricature,
avec sensibilité, en écoutant attentivement l’ensemble des témoignages.
Elle-même a grandi dans le Kentucky, pas très loin de l’endroit où se sont
déroulés les faits. Elle se rappelle avec exactitude la réaction des habitants du
coin à l’époque (et donc, la sienne propre) : Hobart Ison était dans son
bon droit, O’Connor avait forcément fait un truc qui fallait pas. Ce qui lui
est arrivé, O’Connor l’avait bien cherché.
Ce qui ne signifie aucunement que Walker Evans et James Agee
se seraient faits lyncher si, en 1936, ils avaient clarifié leurs intentions
auprès des familles et de leurs membres « interrogés, espionnés, révérés et aimés ». L'amour aide mais ne fait pas tout.
Quand bien même James Agee aurait lavé les carreaux sales,
il lui eut été impossible de laver la honte de vivre dans un endroit où les
carreaux sont sales. Le pauvre est essentiellement constitué de honte. Ontologiquement
démuni, le pauvre comble son dénuement de petites choses qui tiennent chaud
l’hiver, comme le ressentiment, la colère, la résignation, mais surtout la
honte. La honte est 100% compatible. Elle adhère au pauvre, neutralise les
timides élans de ressentiment et de colère. La honte est un merveilleux
isolant. Le riche a intuitivement compris les vertus de la honte. Le riche
désigne, « tss tss », un détail absolument anodin (des carreaux
sales), un détail éloigné des conditions élémentaires de survie (lesquelles
sont – rappelons-le, à toutes fins utiles – : se nourrir, s’abriter, avoir
chaud l’hiver) ; le « tss tss » claque comme un fouet sur
le pauvre qui adopte spontanément le point de vue corrupteur du riche,
incapable d’y opposer la dignité et l’authenticité de sa propre histoire
(puisque le pauvre est aussi démuni de langage), comme les Inuits qui ne connaissent aucune histoire au marché de
Rasmussen, s’en retournant dans leur isolement, rentrant bredouilles, la tête basse et le harpon lourd. Honteux.
Faudrait conclure.
Romain Gary (voir plus haut) annonçait volontiers : « les 30000 prochaines années seront
très difficiles à vivre ». Son estimation me paraît optimiste.
En janvier 1906, un gueux connu sous le nom de Jean-Marie
Déguinet était retrouvé mort de froid devant l’entrée de l’hospice de Quimper,
Finistère. « Né dans la pauvreté, mort dans la misère », ce gueux
connaissait au moins une histoire : la sienne. Il tenait un journal. Ses
cahiers ont été retrouvés en 1984. Les dernières lignes (sur un total d’un bon
millier de pages) qu’il a écrites, quelques jours avant sa mort, provoquent un
serrement au coeur :
« Je termine en
souhaitant à l’humanité le pouvoir ou plutôt le vouloir de se transformer en
véritables et bons êtres humains, capables de se comprendre et de s’entendre
dans une vie sociale digne et heureuse. »
On ne saurait mieux dire.
« Louons maintenant les grands hommes » - James Agee et Walker Evan - Collection « Terre Humaine », 1972.
« Louons maintenant les grands hommes » - James Agee et Walker Evan - Collection « Terre Humaine », 1972.

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