2014-11-19

Arcandiers et écumeurs de chapelles

Au début du XXe siècle, les frères Thomas de Clermont-Ferrand ont eu leur moment de célébrité. Ils avaient une petite affaire qu’ils menaient bien, au point que des cartes postales et quelques articles de presse leur furent consacrés. On les appelait les « écumeurs d’églises ».


L’activité était ancienne, elle existe toujours aujourd'hui, malgré la crise. Parfois la presse annonce le démantèlement d’un réseau rigoureusement organisé, avec des contacts à l’international et une trésorerie saine. A la lecture, le chef d’entreprise connaisseur réprime un chagrin intérieur et un sentiment de gâchis : il sait la valeur d’une organisation rigoureuse, de contacts à l’international et d’une trésorerie saine.

Quand j’étais enfant, mon père m’a montré un emplacement où se trouvait autrefois une statue pieuse. C’était à la campagne, en bord de route. La statue avait disparu. Probablement volée, disait mon père. Ne restait que le socle, massif, en granit. La statue avait bel et bien disparu. Cela m’a intrigué un instant, et puis j’ai oublié.
Maintenant, j’ai ma petite idée. Mon intuition est la suivante : la statue était tout bêtement un « saint de bornage ».
Qu’est-ce qu’un saint de bornage ?
Une borne. La délimitation d’un territoire. Nos ancêtres ont acquis très tôt la notion de la propriété foncière et ont dressé de très grosses pierres pour marquer leur territoire. C’était un début. Perfectible. Avec l’invention de la clôture électrique, du chien de garde, du vigile et du système de vidéosurveillance relié par satellite au téléphone portable, on a fait de nets progrès mais c’est encore perfectible. Revenons à notre préhistoire, nous n'en sommes encore aux grosses pierres. Le romain, grand voyageur, reconnaît la pertinence du système et y ajoute sa touche personnelle. Il sculpte des signes supplémentaires. Il vient d’inventer le panneau de signalisation.
Vient la christianisation. Le chrétien est moins indulgent que le romain. Il n’aime pas ces grosses pierres. Le chrétien ordonne à ses nouvelles ouailles d’y sculpter des croix ou de les renverser. Certaines pierres sont vraiment très hautes et très grosses. Même en y mettant toute sa force et son énergie, le chrétien ne parvient pas à ébranler la pierre d’un chouïa. Le visage rougi, à bout de souffle, il renonce. Certaines ouailles particulièrement zélées et inspirées ont commencé à sculpter des croix sur certaines pierres, puis, sur leur lancée, pris de frénésie créatrice soudaine, ils ont sculpté des personnages en pied. Les saints de bornage.
C’est mon intuition.
Elle n’est pas partagée par tout le monde. J’y reviendrai.

Avec les points de croissance générées par la vente des clôtures électriques et des chiens de garde, les grosses pierres et les saints de bornage tombent progressivement dans l’oubli. Envahis par la végétation ou superficiellement ensevelis par les lessivages successifs des sols, on ne les remarque plus. Après la guerre 39-45, la campagne est redécoupée. C‘est le remembrement. Les bulldozers et les pelleteuses passent à l’action, à l’assaut des talus et des parcelles semi marécageuses. Parfois les machine heurtent des objets non identifiés : ce sont des mégalithes qui se couchent, des saints de bornage qui se font décapiter ou carrément dégommer. Je crois que c’est ce qui est arrivé à la statue que mon père disait volée. Il m’est difficile de croire qu’une statue de 70 centimètres grossièrement taillée dans le granit ait jamais eu une valeur marchande quelconque. Je peux me tromper.
Certains voient dans les mégalithes des instruments hautement sophistiqués, censés réguler les énergies telluriques et cosmiques, maintenir un équilibre entre le ciel et la terre. Un menhir renversé, c’est le déséquilibre énergétique, le bordel dans les chakras. Les dépressions nerveuses, les vaches folles et la hausse des impôts locaux. Le remembrement a causé beaucoup de souffrances.
Je suis retourné à l’emplacement que m’avait montré mon père. Le socle en granit n’y est plus. Entre la route et le champ voisin, il n’y a même plus de talus. Sans doute pour obtenir une meilleure prise au vent et être certain que la récolte se couchera, assurance de percevoir la subvention usuelle pour récolte sinistrée. Ou pure bêtise. Je m’égare, c’est l’air de la campagne qui produit cet effet là.

La campagne, c’est aussi une multitude de chapelles isolées. En en faisant le tour, on aperçoit quelque fois un petit boîtier en plastique orné d’un voyant clignotant. Un système d’alarme. Je me demande à quoi il est relié. Car ces chapelles reculées sont des cibles privilégiées pour les « écumeurs », bien que la valeur marchande du butin soit aléatoire. En 2006, dans les Côtes d’Armor, plusieurs chapelles se sont faites dépouiller notamment de quinze statues en bois polychrome, datées des XVe et XVIe siècles. Les autorités ont mis la main sur les coupables peu après. Le parquet de Guingamp précisait que : « Les personnes interpellées savaient que, dans les chapelles et les églises, il y a des objets de valeur. Ils avaient le projet de revendre leur butin, mais ils n'avaient aucun contact sur le marché noir ».
Les statues et les croix de processions, en or, en argent ou en bronze leur sont restées sur les bras, stockées dans une obscure remise. Ces écumeurs là manquaient d’organisation rigoureuse et de contacts à l’international. A la venue des froids de l’hiver, ils avaient débité les statues pour en faire du bois de chauffe.

Arcandiers

Dans « Les arcandiers », trois combinards projettent de dérober, non pas une statue, mais la dépouille miraculeusement imputrescible de Bernadette Soubirou, et demander une rançon au Vatican.
A ma connaissance, c’est le seul film abordant le sujet des « écumeurs » d’églises ou de chapelles. C’est un film sympa, réalisé par Manuel Sanchez, avec Jackie Berroyer au scénario. Côté acteurs : Dominique Pinon et Géraldine Pailhas dans son premier rôle.


Un arcandier, c’est un terme du patois berrichon. Région Centre, Bourgogne. L’arcandier s’est arrêté au pied des montagnes, l’arcandier n’a pas franchi le marais poitevin, l’arcandier a aperçu la Beauce mais n’a pas été autorisé à y mettre le pied. L’arcandier s’est sédentarisé.
La signification du mot, toujours en usage chez les patoisants, a évolué péjorativement au fil du temps, jusqu'à désigner un bon à rien, un mauvais travailleur, voire un filou vivant de combines et de rapines. C’est injuste.
A l’origine, l’arcandier travaille deux fois plus que les autres pour atteindre un résultat deux fois moins bon. Les terres du Berry étaient ingrates et l’arcandier devait mettre plus que son coeur à l’ouvrage pour faire en sorte que quelque chose y pousse. Contrairement aux paysans de la Beauce, où les terres arables sont immenses et le sol naturellement fertile, celui du Berry devait besogner ferme. 
L’arcandier, selon la définition officielle, est « un individu qui travaille (beaucoup) sans obtenir de résultats tangibles ».
L’arcandier est mon frère en humanité.


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