Au début du XXe siècle, les frères Thomas de
Clermont-Ferrand ont eu leur moment de célébrité. Ils avaient une petite
affaire qu’ils menaient bien, au point que des cartes postales et quelques
articles de presse leur furent consacrés. On les appelait les « écumeurs
d’églises ».
L’activité était ancienne, elle existe toujours aujourd'hui,
malgré la crise. Parfois la presse annonce le démantèlement d’un réseau rigoureusement
organisé, avec des contacts à l’international et une trésorerie saine. A la lecture, le chef
d’entreprise connaisseur réprime un chagrin intérieur et un sentiment de gâchis :
il sait la valeur d’une organisation rigoureuse, de contacts à l’international
et d’une trésorerie saine.
Quand j’étais enfant, mon père m’a montré un emplacement où
se trouvait autrefois une statue pieuse. C’était à la campagne, en bord de
route. La statue avait disparu. Probablement volée, disait mon père. Ne restait
que le socle, massif, en granit. La statue avait bel et bien disparu. Cela m’a
intrigué un instant, et puis j’ai oublié.
Maintenant, j’ai ma petite idée. Mon intuition est la
suivante : la statue était tout bêtement un « saint de
bornage ».
Qu’est-ce qu’un saint de bornage ?
Une borne. La délimitation d’un territoire. Nos ancêtres ont
acquis très tôt la notion de la propriété foncière et ont dressé de très
grosses pierres pour marquer leur territoire. C’était un début. Perfectible. Avec
l’invention de la clôture électrique, du chien de garde, du vigile et du
système de vidéosurveillance relié par satellite au téléphone portable, on a
fait de nets progrès mais c’est encore perfectible. Revenons à notre
préhistoire, nous n'en sommes encore aux grosses pierres. Le romain, grand voyageur,
reconnaît la pertinence du système et y ajoute sa touche personnelle. Il
sculpte des signes supplémentaires. Il vient d’inventer le panneau de
signalisation.
Vient la christianisation. Le chrétien est moins indulgent
que le romain. Il n’aime pas ces grosses pierres. Le chrétien ordonne à ses
nouvelles ouailles d’y sculpter des croix ou de les renverser. Certaines
pierres sont vraiment très hautes et très grosses. Même en y mettant toute sa
force et son énergie, le chrétien ne parvient pas à ébranler la pierre d’un
chouïa. Le visage rougi, à bout de souffle, il renonce. Certaines ouailles
particulièrement zélées et inspirées ont commencé à sculpter des croix sur
certaines pierres, puis, sur leur lancée, pris de frénésie créatrice soudaine,
ils ont sculpté des personnages en pied. Les saints de bornage.
C’est mon intuition.
Elle n’est pas partagée par tout le monde. J’y reviendrai.
Avec les points de croissance générées par la vente des
clôtures électriques et des chiens de garde, les grosses pierres et les saints
de bornage tombent progressivement dans l’oubli. Envahis par la végétation ou
superficiellement ensevelis par les lessivages successifs des sols, on ne les
remarque plus. Après la guerre 39-45, la campagne est redécoupée. C‘est le
remembrement. Les bulldozers et les pelleteuses passent à l’action, à l’assaut
des talus et des parcelles semi marécageuses. Parfois les machine heurtent des
objets non identifiés : ce sont des mégalithes qui se couchent, des saints
de bornage qui se font décapiter ou carrément dégommer. Je crois que c’est ce
qui est arrivé à la statue que mon père disait volée. Il m’est difficile de
croire qu’une statue de 70 centimètres grossièrement taillée dans le granit ait jamais eu
une valeur marchande quelconque. Je peux me tromper.
Certains voient dans les mégalithes des instruments
hautement sophistiqués, censés réguler les énergies telluriques et cosmiques,
maintenir un équilibre entre le ciel et la terre. Un menhir renversé, c’est le
déséquilibre énergétique, le bordel dans les chakras. Les dépressions
nerveuses, les vaches folles et la hausse des impôts locaux. Le remembrement a
causé beaucoup de souffrances.
Je suis retourné à l’emplacement que m’avait montré mon
père. Le socle en granit n’y est plus. Entre la route et le champ voisin, il
n’y a même plus de talus. Sans doute pour obtenir une meilleure prise au vent et être
certain que la récolte se couchera, assurance de percevoir la subvention
usuelle pour récolte sinistrée. Ou pure bêtise. Je m’égare, c’est l’air de la
campagne qui produit cet effet là.
La campagne, c’est aussi une multitude de chapelles isolées.
En en faisant le tour, on aperçoit quelque fois un petit boîtier en plastique
orné d’un voyant clignotant. Un système d’alarme. Je me demande à quoi il est
relié. Car ces chapelles reculées sont des cibles privilégiées pour les
« écumeurs », bien que la valeur marchande du butin soit aléatoire.
En 2006, dans les Côtes d’Armor, plusieurs chapelles se sont faites dépouiller
notamment de quinze statues en bois polychrome, datées des XVe et XVIe siècles.
Les autorités ont mis la main sur les coupables peu après. Le parquet de
Guingamp précisait que : « Les personnes interpellées savaient que,
dans les chapelles et les églises, il y a des objets de valeur. Ils avaient le
projet de revendre leur butin, mais ils n'avaient aucun contact sur le marché
noir ».
Les statues et les croix de processions, en or, en argent ou
en bronze leur sont restées sur les bras, stockées dans une obscure remise. Ces
écumeurs là manquaient d’organisation rigoureuse et de contacts à
l’international. A la venue des froids de l’hiver, ils avaient débité les
statues pour en faire du bois de chauffe.
Arcandiers
Dans « Les arcandiers », trois combinards projettent
de dérober, non pas une statue, mais la dépouille miraculeusement imputrescible
de Bernadette Soubirou, et demander une rançon au Vatican.
A ma connaissance, c’est le seul film abordant le sujet des
« écumeurs » d’églises ou de chapelles. C’est un film sympa, réalisé
par Manuel Sanchez, avec Jackie Berroyer au scénario. Côté acteurs : Dominique Pinon et
Géraldine Pailhas dans son premier rôle.
Un arcandier, c’est un terme du patois berrichon. Région
Centre, Bourgogne. L’arcandier s’est arrêté au pied des montagnes, l’arcandier
n’a pas franchi le marais poitevin, l’arcandier a aperçu la Beauce mais n’a pas été
autorisé à y mettre le pied. L’arcandier s’est sédentarisé.
La signification du mot, toujours en usage chez les
patoisants, a évolué péjorativement au fil du temps, jusqu'à désigner un bon à
rien, un mauvais travailleur, voire un filou vivant de combines et de rapines.
C’est injuste.
A l’origine, l’arcandier travaille deux fois plus que les
autres pour atteindre un résultat deux fois moins bon. Les terres du Berry
étaient ingrates et l’arcandier devait mettre plus que son coeur à l’ouvrage
pour faire en sorte que quelque chose y pousse. Contrairement aux paysans de la Beauce , où les terres
arables sont immenses et le sol naturellement fertile, celui du Berry devait besogner ferme.
L’arcandier, selon la définition officielle, est « un
individu qui travaille (beaucoup) sans obtenir de résultats tangibles ».
L’arcandier est mon frère en humanité.

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