« Peter Berg
connaît beaucoup de mots.
Je demande :
« Est-ce que Peter Berg est dans le coin ? »
– Peut-être.
– C’est vous, Peter
Berg ?
– Ouais
Si Peter Berg ne
s’embarrasse pas de mots avec moi c’est qu’il en connaît deux en
particulier : « empoisonnement médiatique ».
Joan Didion - Slouching towards Bethleem
La question que je me pose, en relisant cet excellent
reportage sur Haight-Ashbury en 1967, c’est pourquoi Peter Berg répond
benoîtement « ouais » à Joan Didion. Un instant de faiblesse sous le
coup de l’émotion, sûrement. Car la réponse était évidente et tous les Diggers la connaissaient par coeur. La réponse : « Non, moi
c’est Emmett. Emmett Grogan ».
A « l’empoisonnement médiatique », le nom d’Emmett
Grogan était le contrepoison. Il existait bien un homme connu de l’état civil
sous ce patronyme, mais progressivement Emmett Grogan est devenu un prête-nom associé
à tout acte de bravoure, tout crime bénin, toute provocation infantile. La
consigne se répandit chez les Diggers. Un commerçant refusait de donner des
denrées pour le « free store », Emmett Grogan sautait par-dessus le
comptoir le secouer par le col pour lui apprendre la solidarité et l’esprit
révolutionnaire. Un quidam se faisait arrêter pour possession de
stupéfiants ; lors de l’interrogatoire, les mêmes données s’égrenaient
invariablement. Nom ? Grogan. Prénom ? Emmett. Collage d’affiche
illégal ? Emmet Grogan. Vol de marchandises ? Emmet Grogan. Incitation
à la révolte ? Emmett Grogan. Enterrement du mouvement hippie ?
Emmett Grogan. Tueur du Zodiaque ? Emmett Grogan. Tremblement de terre de
1906 ? Emmett Grogan. Monstre du Loch Ness ? Emmett Grogan.
Emmett Grogan endossait tous les torts et revendiquait
toutes les actions d’éclat.
Jusqu’à cette phrase lapidaire (rapportée par Jerry Garcia)
après la débâcle d’Altamont :
« I’m
the guy who did it. Blame me. »
Signé : Emmett Grogan.
De « Ringolevio », son autobiographie truquée
sortie en 1972, je n’ai qu’un souvenir diffus. Je me souviens surtout de la
conclusion de ce discours prononcé devant une foule de hippies.
Résumé du discours : la jeunesse est l’avenir, la
jeunesse est l’émancipation et la liberté, la jeunesse est l’espoir etc.
Réaction de la foule : liesse, applaudissements, sourires
béats.
« Et maintenant [je cite de mémoire], dit Emmett Grogan,
je vais vous donner le nom du véritable auteur de ce discours. Adolf Hitler,
1933 ».
Froid.
Emmett Grogan méprisait le panurgisme, il méprisait Jerry
Rubin et Abbie Hoffmann qui se nourrissaient de l’esprit grégaire ambiant.
Grogan était charismatique, prétentieux et mégalo mais ses provocations
sonnaient justes.
De tous les commentaires bavards (il y en eu pléthore) ayant
suivi le festival d’Altamont en 1969, celui d’Emmett Grogan (ou de l’une de ses
multiples incarnations) est le seul moralement recevable: « C’est moi
qui ai fait le coup ».
GIMME SHELTER
« [...] on parle
de 50000 à 200000 « jeunes indigents » qui seraient prêt à converger
sur San Francisco dès la fin de l’année scolaire.
Les Diggers sont
effarés.
– Où
logeront-ils ? s’interroge l’un d’eux. Que feront-ils ?
Une fille qui
travaille aux fourneaux hausse les épaules.
– Et alors ? Les
Diggers continueront à recueillir les paumés de la génération de l’amour !
»
Hunter S.
Thompson - The New York Times Magazine, mai 1967
A l’origine du désastre d’Altamont, il y a une question de
démographie.
En 1966, le quartier de Haight-Ashbury à San Francisco est
une zone de liberté, une auberge espagnole conviviale où tout marginal qui se
revendique tel trouve ce qu’il est venu y chercher et adopte un mode de vie
idoine. Hunter Thompson est venu chercher de la bonne dope et des parcours
motorisés peu encombrés : il est aux anges. D’autres sont venus chercher
Dieu, le LSD et des éléments de spiritualité orientale : ils sont comblés.
Chacun voit midi à sa porte et à chaque porte, il est midi. Les Diggers,
acteurs sociaux, distribuent vêtements et nourriture gratuite. Dans le Golden
Gate Park, le Grateful Dead donne des concerts gratuits, prétexte à de grands
rassemblements. La musique est à chier mais l’ambiance est bonne. Là-dessus,
arrivent Time, Life et consorts. Ils donnent le clap de départ pour toute une
jeunesse en mal de repères. La jeunesse en mal de repère inscrit « Haight-Ashbury »
sur un morceau de carton, se met sur le bord de la route et lève le pouce.
L’ambiance se dégrade. La dope est de moins bonne qualité.
La répression policière s’abat. La délinquance augmente. La jeunesse en mal de repères dort sur le trottoir et souffre de malnutrition. Les Diggers sont
débordés, dans l’incapacité de recueillir les « enfants de l’amour » ;
ils organisent une marche funèbre et proclament la mort des hippies dès 1967.
On s’affronte à Berkeley, on marche vainement sur Washington, on tâte
de la matraque à Chicago. L’Amour en prend un coup.
En août 1969, Michael Lang organise un immense concert dans un
coin perdu de l’état de New-York. La jeunesse en mal de repères se met sur le
bord de la route et lève le pouce ; la jeunesse en mal de repères découvre
pour la première fois un nom nouveau, inconnu jusque là, à inscrire sur le morceau de carton :
« Woodstock ».
Woodstock est une entorse au rationalisme et aux prévisions
marketing les plus optimistes. Michael Lang a conçu son festival pour un nombre de
spectateurs précis. Lorsque la jeunesse en mal de repères arrive sur les lieux,
le nombre n’est pas du tout celui noté sur la fiche mémo de Michael Lang. Le
nombre est plus grand, astronomiquement plus grand, au-delà de toute conception.
La jeunesse en mal de repères défonce les clôtures, Lang
apaise les esprits, et c’est ainsi qu’un demi million de personnes prennent
place sur une superficie prévue pour en accueillir le dixième. Totalement
irréaliste.
D'autant plus que, durant les trois jours et trois nuits de
festival, il n’est à déplorer aucun accident majeur, aucun décès, aucune
bagarre, à peine un évanouissement. Cela est contraire aux lois de la nature.
Woodstock est un événement unique dans l’histoire de l’humanité, improbable et
exceptionnel.
Prenez les meilleurs scientifiques et tentez de reproduire
l’expérience en laboratoire : ça ne marche pas du tout. Les garçons se bousculent,
les filles se tirent les cheveux, les enfants pleurent, les chiens montrent les
crocs.
Dans le documentaire de Michael Wadleigh, on voit un moment
une fille en pleurs, au bord de la crise de nerf. « Faut que je me tire,
j’en peux plus. J’veux rentrer chez moi. Il y a trop de monde ». Je ne
peux pas croire que l’équipe du film n’ai trouvé qu’une seule personne dans cet
état. C’est pour moi, au coeur de ce rassemblement contraire aux lois de la
physique, la seule réaction sensée.
Festival terminé et dégâts limités, Woodstock est considéré
comme un four financier mais une immense réussite sur le plan logistique,
l’apothéose du mouvement hippie pacifique. Une couronne de laurier est tressée
et apposée sur la tête de Michael Lang, nouvel empereur, maître du pain, maître
des jeux.
A l’ouest, à San Francisco où tout a commencé, une pointe de
jalousie se fait sentir : on se sent floué.
Malgré la dispersion de 1967 où chacun a gardé son midi
(c’est-à-dire : ses intérêts personnels, égoïstes ou altruistes) mais a
déplacé la porte ailleurs (Hunter Thompson s’est replié dans les Rocheuses, là où
la dope est meilleure. Peter Berg s’exerce au tir dans le désert, préparant la
lutte armée, avant d’effectuer un repli stratégique vers la vie communautaire à
base de culture vivrière), quelques rares activistes sont restés à SF et
certains ont même la nostalgie des concerts gratuits du Grateful Dead. Ils
veulent leur Woodstock à eux, un grand festival gratuit, ici, à San Francisco,
sur le sol des origines. A titre symbolique. Mais le temps presse, les sixties
arrivent à terme et il faut absolument boutiquer l’affaire avant la fin de
l’année.
Le choix des groupes à programmer n’est pas trop casse-tête.
Le Grateful Dead s’impose naturellement.
Le choix du lieu est plus problématique. La municipalité de
San Francisco a posé les scellés autour du Golden Gate Park, elle ne veut plus
y voir un seul rassemblement de hippies. Ne sont autorisés à se promener dans
le parc que les vieilles dames et les caniches tenus en laisse.
Sur ces entrefaites, un nom circule : les Rolling
Stones.
Les Rolling Stones et le monde du soi-disant mouvement
hippies, ça fait deux. Mais à intérêts convergents, rien d’impossible. Les
Rolling Stones sont en tournée sur le sol US en cet automne 1969. Las des
accusations de mercantilisme outrancier, Mick Jagger veut se monter charitable et
financièrement désintéressé : terminer la tournée par un grand concert
gratuit au Golden Gate Park de San Francisco, par exemple. Les activistes de SF
veulent pour leur festival, en sus du Dead, un groupe fédérateur. On
fraternise, on prend contact, on improvise, on met les avocats sur le coup. Le
temps presse.
La municipalité de San Francisco réitère son refus. Pas de
Golden Gate Park, hors de question, même en tenant vos hippies en laisse. Un
appel à candidature est lancé, un candidat retenu.
Le festival se déroulera à Livermore, en plein désert, sur
un site connu sous le nom de « Dick Carter’s Altamont Speedway »,
disons Altamont. Capacité de parking au-dessus de la moyenne. WC mobiles haut
de gamme. Pour un prix attractif et dans un cadre pittoresque. Va pour
Altamont.
Pendant ce temps-là, les Rolling Stones ont recruté sur leur
tournée américaine des salariés supplémentaires : David et Albert Mayles,
étoiles montantes du cinéma-vérité (le cinéma qui veut montrer la réalité telle
qu’elle est, sans chichi, sans chacha, sans tricherie, sans blabla). Les frères Mayles vont filmer le
festival d’Altamont. Le film « Gimme Shelter » sortira en 1970.
Un film absolument fascinant. Arrivé aux images d’Altamont, je ne peux
plus en détourner les yeux, c’est plus fort que moi.
Les frères Mayles trichent un peu pourtant. La chronologie
du concert des Stones n’est pas conforme à la set-list. Ce montage spécieux
pour aboutir au climax : l’agression dont est victime Meredith Hunter, fugitivement
capturée par la caméra des frères Mayles, au milieu du chaos et des mouvements
de foule.
Mais j’anticipe.
Toutes les compétences et les bonnes volontés ont été
convoquées pour la tenue du festival d’Altamont, des milliers des personnes
attendues, 300000 au final. Même Michel Lang, malgré la jalousie qu’il a
suscitée, est consulté. Michael Lang sait comment parquer la bidoche, il sait
comment faire tenir des centaines de milliers de personnes dans un espace
restreint. Dans « Gimme Shelter », on le voit brièvement arborer une grimace de dégoût. Quelque chose ne va
pas, qu'il désapprouve. Le service d’ordre (les Hell’s Angels de Californie,
compétents et de bonne volonté – à leur façon), parque la bidoche à coup de
queues de billard, la bidoche renâcle, elle n’aime pas ça. Les garçons se
bousculent, les filles se tirent les cheveux, les enfants pleurent, les chiens
montrent les crocs. La tension monte. Et ça, ce n’était pas
prévu. Jerry Garcia remonte dans l'hélicoptère : le Grateful Dead ne jouera pas. Les Stones, voulant jouer en nocturne, font poireauter les gens. Les indicateurs de frustration du public sont transmis aux personnes compétentes : ils sont élevés. Très élevés.
On connaît la suite. La mort de Meredith Hunter et la valse
des responsabilités qui en a découlé.
Mick Jagger rejette la responsabilité sur le service d’ordre,
initiateur du désordre : les Hell’s Angels.
Sonny Barger, le chef historique des Hell’s Angels, rejette
la responsabilité sur la foule. Pas foutu de rester en rang, le public. Il le
dit sans ciller : il y en avait même qui essayaient de danser. Sonny
Barger défend ses gars. Les Hell’s Angels ont l’esprit de corps et le sens de
la discipline. Ses gars ont fait ce qu’ils ont pu mais la foule, répète Barger, non vraiment,
le public n’était pas accommodant, manquait sérieusement de civilité. Des
voyous désobéissants.
Il bave aussi sur Jagger. Querelle d’orgueilleux.
Ceux qui connaissaient l’accord antérieur – et cordial – entre
les Stones et les Hell’s Angels rajoutent plusieurs couches, rejetant pêle-mêle
la responsabilité sur : a) l’organisation, dépassée par les évènements, b)
les dealers vendant à l’entrée du festival de la mauvaise came, c)
l’infrastructure et les WC (haut de gamme mais en quantité insuffisante,
facteur de frustration), d) Sam Cutler et son insupportable arrogance au micro,
e) Chip Monck et son idée saugrenue d’installer la scène tout en bas de la
cuvette du site (c’est sûr, il eût mieux fallu la jucher tout en haut et laisser
la bidoche se faire acculer à coup de queues de billard dans le fond de la
crevasse). Chacun se défausse, brandissant son certificat de
non-responsabilité. C’est pas moi, c’est l’autre. Le moment est proche où une
autre question risque se poser : et d’abord, hein, qui c’est qu’a eu l’idée
débile de ce festival au départ ?
En réponse à cette question – que nul n’a posé –, quelqu’un
devance l’appel et assume pleinement ses responsabilités. Ce quelqu’un, c’est
Emmett Grogan (ou l’une de ses multiples incarnations) : « I’m the
guy who did it. Blame me. »
« Gimme Shelter » (1970), de David et Alber Mayles

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