2014-11-16

Emmett Grogan l'a fait

« Peter Berg connaît beaucoup de mots.
Je demande : « Est-ce que Peter Berg est dans le coin ? »
– Peut-être.
– C’est vous, Peter Berg ?
– Ouais
Si Peter Berg ne s’embarrasse pas de mots avec moi c’est qu’il en connaît deux en particulier : « empoisonnement médiatique ».
Joan Didion - Slouching towards Bethleem

La question que je me pose, en relisant cet excellent reportage sur Haight-Ashbury en 1967, c’est pourquoi Peter Berg répond benoîtement « ouais » à Joan Didion. Un instant de faiblesse sous le coup de l’émotion, sûrement. Car la réponse était évidente et tous les Diggers la connaissaient par coeur. La réponse : « Non, moi c’est Emmett. Emmett Grogan ».
A « l’empoisonnement médiatique », le nom d’Emmett Grogan était le contrepoison. Il existait bien un homme connu de l’état civil sous ce patronyme, mais progressivement Emmett Grogan est devenu un prête-nom associé à tout acte de bravoure, tout crime bénin, toute provocation infantile. La consigne se répandit chez les Diggers. Un commerçant refusait de donner des denrées pour le « free store », Emmett Grogan sautait par-dessus le comptoir le secouer par le col pour lui apprendre la solidarité et l’esprit révolutionnaire. Un quidam se faisait arrêter pour possession de stupéfiants ; lors de l’interrogatoire, les mêmes données s’égrenaient invariablement. Nom ? Grogan. Prénom ? Emmett. Collage d’affiche illégal ? Emmet Grogan. Vol de marchandises ? Emmet Grogan. Incitation à la révolte ? Emmett Grogan. Enterrement du mouvement hippie ? Emmett Grogan. Tueur du Zodiaque ? Emmett Grogan. Tremblement de terre de 1906 ? Emmett Grogan. Monstre du Loch Ness ? Emmett Grogan.
Emmett Grogan endossait tous les torts et revendiquait toutes les actions d’éclat.
Jusqu’à cette phrase lapidaire (rapportée par Jerry Garcia) après la débâcle d’Altamont :
« I’m the guy who did it. Blame me. »
Signé : Emmett Grogan.


De « Ringolevio », son autobiographie truquée sortie en 1972, je n’ai qu’un souvenir diffus. Je me souviens surtout de la conclusion de ce discours prononcé devant une foule de hippies.
Résumé du discours : la jeunesse est l’avenir, la jeunesse est l’émancipation et la liberté, la jeunesse est l’espoir etc.
Réaction de la foule : liesse, applaudissements, sourires béats. 
« Et maintenant [je cite de mémoire], dit Emmett Grogan, je vais vous donner le nom du véritable auteur de ce discours. Adolf Hitler, 1933 ».
Froid.
Emmett Grogan méprisait le panurgisme, il méprisait Jerry Rubin et Abbie Hoffmann qui se nourrissaient de l’esprit grégaire ambiant. Grogan était charismatique, prétentieux et mégalo mais ses provocations sonnaient justes.

De tous les commentaires bavards (il y en eu pléthore) ayant suivi le festival d’Altamont en 1969, celui d’Emmett Grogan (ou de l’une de ses multiples incarnations) est le seul moralement recevable: « C’est moi qui ai fait le coup ».


GIMME SHELTER

« [...] on parle de 50000 à 200000 « jeunes indigents » qui seraient prêt à converger sur San Francisco dès la fin de l’année scolaire.
Les Diggers sont effarés.
– Où logeront-ils ? s’interroge l’un d’eux. Que feront-ils ?
Une fille qui travaille aux fourneaux hausse les épaules.
– Et alors ? Les Diggers continueront à recueillir les paumés de la génération de l’amour ! »
Hunter S. Thompson - The New York Times Magazine, mai 1967

A l’origine du désastre d’Altamont, il y a une question de démographie.

En 1966, le quartier de Haight-Ashbury à San Francisco est une zone de liberté, une auberge espagnole conviviale où tout marginal qui se revendique tel trouve ce qu’il est venu y chercher et adopte un mode de vie idoine. Hunter Thompson est venu chercher de la bonne dope et des parcours motorisés peu encombrés : il est aux anges. D’autres sont venus chercher Dieu, le LSD et des éléments de spiritualité orientale : ils sont comblés. Chacun voit midi à sa porte et à chaque porte, il est midi. Les Diggers, acteurs sociaux, distribuent vêtements et nourriture gratuite. Dans le Golden Gate Park, le Grateful Dead donne des concerts gratuits, prétexte à de grands rassemblements. La musique est à chier mais l’ambiance est bonne. Là-dessus, arrivent Time, Life et consorts. Ils donnent le clap de départ pour toute une jeunesse en mal de repères. La jeunesse en mal de repère inscrit « Haight-Ashbury » sur un morceau de carton, se met sur le bord de la route et lève le pouce.
L’ambiance se dégrade. La dope est de moins bonne qualité. La répression policière s’abat. La délinquance augmente. La jeunesse en mal de repères dort sur le trottoir et souffre de malnutrition. Les Diggers sont débordés, dans l’incapacité de recueillir les « enfants de l’amour » ; ils organisent une marche funèbre et proclament la mort des hippies dès 1967.
On s’affronte à Berkeley, on marche vainement sur Washington, on tâte de la matraque à Chicago. L’Amour en prend un coup.

En août 1969, Michael Lang organise un immense concert dans un coin perdu de l’état de New-York. La jeunesse en mal de repères se met sur le bord de la route et lève le pouce ; la jeunesse en mal de repères découvre pour la première fois un nom nouveau, inconnu jusque là, à inscrire sur le morceau de carton : « Woodstock ».

Woodstock est une entorse au rationalisme et aux prévisions marketing les plus optimistes. Michael Lang a conçu son festival pour un nombre de spectateurs précis. Lorsque la jeunesse en mal de repères arrive sur les lieux, le nombre n’est pas du tout celui noté sur la fiche mémo de Michael Lang. Le nombre est plus grand, astronomiquement plus grand, au-delà de toute conception.
La jeunesse en mal de repères défonce les clôtures, Lang apaise les esprits, et c’est ainsi qu’un demi million de personnes prennent place sur une superficie prévue pour en accueillir le dixième. Totalement irréaliste.
D'autant plus que, durant les trois jours et trois nuits de festival, il n’est à déplorer aucun accident majeur, aucun décès, aucune bagarre, à peine un évanouissement. Cela est contraire aux lois de la nature. Woodstock est un événement unique dans l’histoire de l’humanité, improbable et exceptionnel.
Prenez les meilleurs scientifiques et tentez de reproduire l’expérience en laboratoire : ça ne marche pas du tout. Les garçons se bousculent, les filles se tirent les cheveux, les enfants pleurent, les chiens montrent les crocs. 
Dans le documentaire de Michael Wadleigh, on voit un moment une fille en pleurs, au bord de la crise de nerf. « Faut que je me tire, j’en peux plus. J’veux rentrer chez moi. Il y a trop de monde ». Je ne peux pas croire que l’équipe du film n’ai trouvé qu’une seule personne dans cet état. C’est pour moi, au coeur de ce rassemblement contraire aux lois de la physique, la seule réaction sensée.
Festival terminé et dégâts limités, Woodstock est considéré comme un four financier mais une immense réussite sur le plan logistique, l’apothéose du mouvement hippie pacifique. Une couronne de laurier est tressée et apposée sur la tête de Michael Lang, nouvel empereur, maître du pain, maître des jeux.
A l’ouest, à San Francisco où tout a commencé, une pointe de jalousie se fait sentir : on se sent floué. 
Malgré la dispersion de 1967 où chacun a gardé son midi (c’est-à-dire : ses intérêts personnels, égoïstes ou altruistes) mais a déplacé la porte ailleurs (Hunter Thompson s’est replié dans les Rocheuses, là où la dope est meilleure. Peter Berg s’exerce au tir dans le désert, préparant la lutte armée, avant d’effectuer un repli stratégique vers la vie communautaire à base de culture vivrière), quelques rares activistes sont restés à SF et certains ont même la nostalgie des concerts gratuits du Grateful Dead. Ils veulent leur Woodstock à eux, un grand festival gratuit, ici, à San Francisco, sur le sol des origines. A titre symbolique. Mais le temps presse, les sixties arrivent à terme et il faut absolument boutiquer l’affaire avant la fin de l’année.

Le choix des groupes à programmer n’est pas trop casse-tête. Le Grateful Dead s’impose naturellement.
Le choix du lieu est plus problématique. La municipalité de San Francisco a posé les scellés autour du Golden Gate Park, elle ne veut plus y voir un seul rassemblement de hippies. Ne sont autorisés à se promener dans le parc que les vieilles dames et les caniches tenus en laisse.
Sur ces entrefaites, un nom circule : les Rolling Stones.
Les Rolling Stones et le monde du soi-disant mouvement hippies, ça fait deux. Mais à intérêts convergents, rien d’impossible. Les Rolling Stones sont en tournée sur le sol US en cet automne 1969. Las des accusations de mercantilisme outrancier, Mick Jagger veut se monter charitable et financièrement désintéressé : terminer la tournée par un grand concert gratuit au Golden Gate Park de San Francisco, par exemple. Les activistes de SF veulent pour leur festival, en sus du Dead, un groupe fédérateur. On fraternise, on prend contact, on improvise, on met les avocats sur le coup. Le temps presse.
La municipalité de San Francisco réitère son refus. Pas de Golden Gate Park, hors de question, même en tenant vos hippies en laisse. Un appel à candidature est lancé, un candidat retenu.
Le festival se déroulera à Livermore, en plein désert, sur un site connu sous le nom de « Dick Carter’s Altamont Speedway », disons Altamont. Capacité de parking au-dessus de la moyenne. WC mobiles haut de gamme. Pour un prix attractif et dans un cadre pittoresque. Va pour Altamont.

Pendant ce temps-là, les Rolling Stones ont recruté sur leur tournée américaine des salariés supplémentaires : David et Albert Mayles, étoiles montantes du cinéma-vérité (le cinéma qui veut montrer la réalité telle qu’elle est, sans chichi, sans chacha, sans tricherie, sans blabla). Les frères Mayles vont filmer le festival d’Altamont. Le film « Gimme Shelter » sortira en 1970.
Un film absolument fascinant. Arrivé aux images d’Altamont, je ne peux plus en détourner les yeux, c’est plus fort que moi.
Les frères Mayles trichent un peu pourtant. La chronologie du concert des Stones n’est pas conforme à la set-list. Ce montage spécieux pour aboutir au climax : l’agression dont est victime Meredith Hunter, fugitivement capturée par la caméra des frères Mayles, au milieu du chaos et des mouvements de foule.

Mais j’anticipe.

Toutes les compétences et les bonnes volontés ont été convoquées pour la tenue du festival d’Altamont, des milliers des personnes attendues, 300000 au final. Même Michel Lang, malgré la jalousie qu’il a suscitée, est consulté. Michael Lang sait comment parquer la bidoche, il sait comment faire tenir des centaines de milliers de personnes dans un espace restreint. Dans « Gimme Shelter », on le voit brièvement arborer  une grimace de dégoût. Quelque chose ne va pas, qu'il désapprouve. Le service d’ordre (les Hell’s Angels de Californie, compétents et de bonne volonté – à leur façon), parque la bidoche à coup de queues de billard, la bidoche renâcle, elle n’aime pas ça. Les garçons se bousculent, les filles se tirent les cheveux, les enfants pleurent, les chiens montrent les crocs. La tension monte. Et ça, ce n’était pas prévu. Jerry Garcia remonte dans l'hélicoptère : le Grateful Dead ne jouera pas. Les Stones, voulant jouer en nocturne, font poireauter les gens. Les indicateurs de frustration du public sont transmis aux personnes compétentes : ils sont élevés. Très élevés. 
On connaît la suite. La mort de Meredith Hunter et la valse des responsabilités qui en a découlé.


Mick Jagger rejette la responsabilité sur le service d’ordre, initiateur du désordre : les Hell’s Angels.
Sonny Barger, le chef historique des Hell’s Angels, rejette la responsabilité sur la foule. Pas foutu de rester en rang, le public. Il le dit sans ciller : il y en avait même qui essayaient de danser. Sonny Barger défend ses gars. Les Hell’s Angels ont l’esprit de corps et le sens de la discipline. Ses gars ont fait ce qu’ils ont pu mais la foule, répète Barger, non vraiment, le public n’était pas accommodant, manquait sérieusement de civilité. Des voyous désobéissants.
Il bave aussi sur Jagger. Querelle d’orgueilleux.
Ceux qui connaissaient l’accord antérieur – et cordial – entre les Stones et les Hell’s Angels rajoutent plusieurs couches, rejetant pêle-mêle la responsabilité sur : a) l’organisation, dépassée par les évènements, b) les dealers vendant à l’entrée du festival de la mauvaise came, c) l’infrastructure et les WC (haut de gamme mais en quantité insuffisante, facteur de frustration), d) Sam Cutler et son insupportable arrogance au micro, e) Chip Monck et son idée saugrenue d’installer la scène tout en bas de la cuvette du site (c’est sûr, il eût mieux fallu la jucher tout en haut et laisser la bidoche se faire acculer à coup de queues de billard dans le fond de la crevasse). Chacun se défausse, brandissant son certificat de non-responsabilité. C’est pas moi, c’est l’autre. Le moment est proche où une autre question risque se poser : et d’abord, hein, qui c’est qu’a eu l’idée débile de ce festival au départ ?
En réponse à cette question – que nul n’a posé –, quelqu’un devance l’appel et assume pleinement ses responsabilités. Ce quelqu’un, c’est Emmett Grogan (ou l’une de ses multiples incarnations) : « I’m the guy who did it. Blame me. »


« Gimme Shelter » (1970), de David et Alber Mayles


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