2014-11-26

Un peu la guerre

Le jeune homme au maréchal des logis :
– Ceci est-il une véritable bataille ?
– Un peu.
(dans La Chartreuse de Parme, de Stendhal)


Un récit autobiographique de Jean Rouaud, c’est un peu, pour l’auteur et le lecteur, comme une visite de routine chez le médecin, une manière de s’assurer que tout va bien. Prise de tension artérielle, contrôle de la flexibilité des genoux, auscultation de la gorge et des voies respiratoires. On éclaire le larynx à l’aide d’une loupiote, on tousse, on écoute le coeur. Le coeur va bien. On est rassuré.
Jean Rouaud est rassurant. Amical et bienveillant.
Dans ce troisième volume (« l’ordre importe peu ») de la section « Vie poétique » de son oeuvre autobiographique (qui en compte cinq antérieurs, aux éditions Minuit, sans compter les commentaires et les auto-références), il exhume un nouveau souvenir de son enfance. Il se souvient avoir développé les symptômes de la tuberculose et avoir été traité à temps par un médecin consciencieux. Autant suggérer par là son appartenance à la grande famille littéraire des célèbres bronchiteux (Proust) et poitrinaires (Kafka). Ça crée des liens.
Des liens, il n’y a que ça dans l’oeuvre de Rouaud. Il tire son fil de récit, l’entortille, le désentortille, le perd, le retrouve, l’enchevêtre, le désenchevêtre, à grand renfort de libres associations d’idées, de noms, de lieux, d’époques. Dans « Un peu la guerre », son fil énumère les éléments actifs de l’obstruction des voies respiratoires : les gaz de la Grande Guerre (un mort : son grand-oncle), la fumée de cigarette (deux morts : son grand-père et – peut-être – son père), la fumée de poêle à charbon dans un espace confiné (un mort : sa grande tante), les gaz des camps d’extermination de la Seconde Guerre (la fiancée de Jean Rouaud est juive), la pluie. La pluie ? Il ne tirerait pas un peu trop son fil par les cheveux, là. On veut bien admettre que, au même titre que les gaz, la fumée, le carbone, les microbes et les bactéries, la pluie (H2O) s’apparente à un corps étranger dans l’atmosphère (O2), mais la pluie n’a jamais tué personne. Du moins pas dans la famille Rouaud. L’auteur anticipe l’incrédulité du lecteur, il précise. La pluie comme ambiance générale, la grisaille, l’ennui, engendrant la mélancolie et la neurasthénie des bronchiteux et poitrinaires cités plus haut. Une autre façon d’étouffer.
Ah? OK. De toute façon, la pluie, sous la plume de Rouaud, est un bonheur de lecture qui ne se refuse pas.
Dans « Un peu la guerre », Rouaud nous parle des guerres (qu’il nomme) et de Jérôme Lindon (qu’il ne nomme pas). Il nous parle de la mort du roman (Lindon est complice) et de la genèse de son premier récit (semi)-autobiographique, « Les champs d’honneur », que Lindon publiera aux éditions Minuit. Après moults revirements, grattements de tête et atermoiements, Lindon lâche : « Faites-en un roman ! ». Rouaud ne se fait pas prier, il n’attendait que ça.
Certaines choses minimes peuvent choquer le lecteur dans les lignes de Jean Rouaud, habituellement si aimable. Des jugements à l’emporte pièce, des idées arrêtées. De minuscules particules de rancoeur qui lui sont restées au travers de la gorge (et que la loupiote du médecin n’a pas détecté au dernier examen). Toutes choses (de petits riens, vraiment) à relativiser chez quelqu’un qui annonce dès la première page : « ce genre [le récit autobiographique] n’est pas le mien », mais qui en est déjà au huitième volume (sans compter les commentaires et les auto-références). 
Et Jérôme Lindon, le petit homme sévère (mais juste), de prendre l’auteur aux idées arrêtées par les épaules, lui expliquant que tout n’est pas si simple, qu’il est parfois difficile de distinguer les héros des salauds. « Votre fil restera enchevêtré, Monsieur Rouaud », semble-t-il lui dire. « A un endroit ou à un autre, votre fil, vous ne pourrez pas le démêler, faites-en votre parti. Allez de l’avant. Ou en arrière. Mais bougez-vous, circulez, sortez de mon bureau, j’ai un rendez-vous. J’attends Beckett ». « – Mais Beckett est mort Monsieur Lindon. » « – Ouste ! » 
Jérôme Lindon. Ce petit homme sévère (mais juste), Jean Rouaud a, écrit-il encore dans le présent ouvrage, « appris à l’aimer ». C’est rassurant.

« Un peu la guerre » de Jean Rouaud. Grasset, 2014.


[Note - C’est la cupidité qui m’a conduit à commencer ce texte. Un site marchand me promettait réductions de prix et points bonus si je prenais le temps de donner mon avis sur un livre acheté récemment sous l'accroche "Qu'avez-vous pensé d'Un peu la guerre, de Jean Rouaud ?" 
Finalement, j’ai pris la décision de ne le publier qu’ici, sur hobo mind tribune, à l’abri des regards indiscrets.]

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire