Le jeune homme au maréchal des logis :
– Ceci est-il une véritable bataille ?
– Un peu.
(dans La Chartreuse de Parme, de Stendhal)
Un récit autobiographique de Jean Rouaud, c’est un peu, pour
l’auteur et le lecteur, comme une visite de routine chez le médecin, une
manière de s’assurer que tout va bien. Prise de tension artérielle, contrôle de
la flexibilité des genoux, auscultation de la gorge et des voies respiratoires.
On éclaire le larynx à l’aide d’une loupiote, on tousse, on écoute le coeur. Le
coeur va bien. On est rassuré.
Jean Rouaud est rassurant. Amical et bienveillant.
Dans ce troisième volume (« l’ordre
importe peu ») de la section « Vie poétique » de son oeuvre
autobiographique (qui en compte cinq antérieurs, aux éditions Minuit, sans
compter les commentaires et les auto-références), il exhume un nouveau souvenir
de son enfance. Il se souvient avoir développé les symptômes de la tuberculose
et avoir été traité à temps par un médecin consciencieux. Autant suggérer par
là son appartenance à la grande famille littéraire des célèbres bronchiteux (Proust)
et poitrinaires (Kafka). Ça crée des liens.
Des liens, il n’y a que ça dans l’oeuvre de Rouaud. Il tire
son fil de récit, l’entortille, le désentortille, le perd, le retrouve, l’enchevêtre, le
désenchevêtre, à grand renfort de libres associations d’idées, de noms, de
lieux, d’époques. Dans « Un peu la guerre », son fil énumère les
éléments actifs de l’obstruction des voies respiratoires : les gaz de la Grande Guerre (un
mort : son grand-oncle), la fumée de cigarette (deux morts : son
grand-père et – peut-être – son père), la fumée de poêle à charbon dans un
espace confiné (un mort : sa grande tante), les gaz des camps
d’extermination de la Seconde Guerre
(la fiancée de Jean Rouaud est juive), la pluie. La pluie ? Il ne tirerait
pas un peu trop son fil par les cheveux, là. On veut bien admettre que, au même
titre que les gaz, la fumée, le carbone, les microbes et les bactéries, la
pluie (H2O) s’apparente à un corps étranger dans l’atmosphère (O2), mais la
pluie n’a jamais tué personne. Du moins pas dans la famille Rouaud. L’auteur
anticipe l’incrédulité du lecteur, il précise. La pluie comme ambiance
générale, la grisaille, l’ennui, engendrant la mélancolie et la
neurasthénie des bronchiteux et poitrinaires cités plus haut. Une autre façon
d’étouffer.
Ah? OK. De toute façon, la pluie, sous la plume de Rouaud,
est un bonheur de lecture qui ne se refuse pas.
Dans « Un peu la guerre », Rouaud nous parle des
guerres (qu’il nomme) et de Jérôme Lindon (qu’il ne nomme pas). Il nous parle
de la mort du roman (Lindon est complice) et de la genèse de son premier récit
(semi)-autobiographique, « Les champs d’honneur », que Lindon
publiera aux éditions Minuit. Après moults revirements, grattements de tête et atermoiements, Lindon
lâche : « Faites-en un
roman ! ». Rouaud ne se fait pas prier, il n’attendait que ça.
Certaines choses minimes peuvent choquer le lecteur dans les
lignes de Jean Rouaud, habituellement si aimable. Des jugements à l’emporte
pièce, des idées arrêtées. De minuscules particules de rancoeur qui lui sont
restées au travers de la gorge (et que la loupiote du médecin n’a pas détecté
au dernier examen). Toutes choses (de petits riens, vraiment) à relativiser chez
quelqu’un qui annonce dès la première page : « ce genre [le récit autobiographique] n’est pas le mien », mais qui en est déjà au huitième volume
(sans compter les commentaires et les auto-références).
Et Jérôme Lindon, le
petit homme sévère (mais juste), de prendre l’auteur aux idées arrêtées par les
épaules, lui expliquant que tout n’est pas si simple, qu’il est parfois
difficile de distinguer les héros des salauds. « Votre fil restera
enchevêtré, Monsieur Rouaud », semble-t-il lui dire. « A un endroit
ou à un autre, votre fil, vous ne pourrez pas le démêler, faites-en votre parti. Allez de
l’avant. Ou en arrière. Mais bougez-vous, circulez, sortez de mon bureau, j’ai un
rendez-vous. J’attends Beckett ». « – Mais Beckett est mort Monsieur
Lindon. » « – Ouste ! »
Jérôme Lindon. Ce petit homme
sévère (mais juste), Jean Rouaud a, écrit-il encore dans le présent ouvrage, « appris à l’aimer ». C’est
rassurant.
« Un peu la guerre » de Jean Rouaud. Grasset,
2014.

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