2015-05-08

stand by (2)

Avant de retourner dans notre caisson de cryogénisation pour régénération cellulaire, nous aurions aimé parler du nouvel album de Dominic Sonic, « vanités #6 », et en dire du bien (car on ne dit jamais assez de bien de Dominic Sonic). Mais l’homme est tout le contraire d’un homme pressé et si la sortie du disque est imminente, impossible de dire si cette imminence se mesure en jours, en semaines, en mois, en décennies. Ça sera forcément bien, de toute façon.
Pour patienter, nous écouterons les quelques disques sortis en 2015 qui valent le détour.
King Automatic, habituellement bande d’un seul homme (one-man-band), rompt sa solitude avec « Lorraine Exotica » (Voodoo Rhythms, CD/LP/digital).
Jacques Duvall, expert en désespoir, poursuit ses recherches neurasthéniques dans “Je ne me prends plus pour Dieu” (Freaksville, CD/digital). «J’ai testé pour vous la dépression / Elle ne m’a pas fait bonne impression» chante-t-il dans «Le moindre espoir». En fait non, il ne chante pas, il fait rimer façon Jacques Duvall (deadpan et toute cette sorte de chose).
Le néo-texan Zebulon Whatley (Sons of Perdition) s’offre une récréation (avant de se replier dans les miasmes -sic) en compagnie du norvégien Jaran Hereid avec « Fossils » (Gravewax, digital), «somber tales of broken people, broken towns and broken limbs». Ces gens-là savent choisir leurs sujets.
Le canadien Uncle Sinner revient avec « Let the Devil in » (self production, CD/digital), la crème de la crème dans le genre gothicana (blues, folk & gothic country torturée). Un must. C’est d’ailleurs ce que nous écoutons en ce moment même et si vous voyez le texte s’arrêter brutalement, cela signifie que le disque est pourvu d’un dispositif de traçage et que la cyber-eschatologic police nous a déjà appréhendé et conduit dans une antichambre noire afin d’y expier nos péchés.
Etonnant à plus d’un titre (il y en a douze) : « This is the Sonics », 50 ans après « Here are the Sonics ». On peut pas le rater. “This is the Sonics” (Revox, CD/LP). «We were nasty. Everything you’ve heard people say about us is true» (Larry Parypa).
Decheman & The Gardener proposent leur deuxième album, “Coup fourré!” (Kizmiaz Rds, LP).
Les Wave Pictures proposent leur 173ème album, « Great big flamingo burning moon » (Moshi Moshi, CD/LP/digital). Il est bien. Mieux que le 97ème et presque aussi bon que le 13ème. Le 172ème est un reprisage intégral d’Artistic Vice de Daniel Johnston mais nous éviterons de vous submerger d’informations, c’est assez compliqué comme ça.
Sleepy Eyes Nelson revient des Amériques avec pas moins de trois albums dans les valises, « Dewdopper », « Stuck with the blues » et « Hair of the dog » (Cheap Wine records, digital). En attendant le prochain JB Nelson. Ha.
Tout récent : Lonesome Wyatt réinvite Rachel Brooke à faire tourner les tables chez lui. Cela donne « Bad Omen » (CD/LP/digital, Tribulation Recording Co.), de mauvais présages. Nous réservons nos éloges pour la prochaine livraison de Rachel Brooke en solo.
A cheval entre 2014 et 2015, nous signalerons « Kepi goes country » (Eccentric Pop, CD/LP/digital) et « Dan Sartaing sings » (self production, digital), une surprenante collection d’inédits, ses tout premiers enregistrements.  Enfin, des métalleux chevelus pas commodes et pas joviaux livrent le deuxième tome de « Songs of Townes Van Zandt » (My Proud Mountain, CD/LP). Ce beau monde gravite dans l’entourage des ex. Neurosis, donc ça rigole pas.
Par manque de fonds nous n’avons pas encore écouté le dernier Delaney Davidson, « Diamond dozen » (Squoodge records, LP) ni les « Hair raising sounds » de Hipbone Slim & The Crowntoppers (Beast records, LP) mais nous espérons réparer l’outrage.
Nous ne saurions évidemment être trop directifs et vous obliger à écouter ou aimer tout ça mais si vous ne le faites pas, vous vous feriez du tort inutilement et ça oui, cela nous chagrinerait beaucoup. Bon, vous connaissez aussi bien que moi les règles : do as you please & please as you do.

2015-05-07

Jesco White, dancing outlaw

Jesco White est né sur un pont, un radiocassette dans la main gauche, du poil au menton, une casquette sur la tête et aux pieds, des chaussures ayant appartenu à son père. Jesco White vient au monde. La naissance de Jesco White a été filmée. Il s’agit donc, paradoxalement, de la partie de sa vie la mieux documentée. Aux sons de « If you want to get to heaven » des Ozark Mountain Daredevils, Jesco White danse. Il danse sur un pont. Tel qu’en lui-même, totalement absorbé par ce qu’il fait, il danse, il est né pour danser. La naissance de Jesco White dure 2 minutes et 45 secondes. On en sort réjoui, ravi, ébloui, secoué de rire, réconcilié avec la vie et la poésie. Jesco White rend heureux.


Le comté de Boone, Virginie Occidentale, tient son nom de l’explorateur Daniel Boone qui y a bivouaqué avant d’inventer le Kentucky. Avant Daniel Boone, le Kentucky n’existait pas. C’était un territoire fait d’amas rocheux et de broussailles tellement enchevêtrées que même les serpents à sonnettes s’enduisaient de saindoux avant d’y pénétrer. Et aux rares endroits où il n’y avait pas de rocailles ou de broussailles, il y avait des indiens. Les pionniers préféraient effectuer un large détour vers le nord et les Grands Lacs, le sud et le delta du Mississippi, mais pour s’aventurer dans ces terres, il aurait fallu être fou et inconscient. Daniel Boone voulait y tracer le passage d’un col puis une route, large, avec des panneaux indicateurs sur le côté, signalant aux usagers un relais diligence, un comptoir, une pharmacie et un bureau de poste équipé du télégraphe. Il n’était pas seulement fou et inconscient, il était aussi visionnaire. Quand il quitta la Virginie Occidentale, il demanda aux autochtones, au cas où il ne reviendrait pas, de donner son nom au présent campement. Plusieurs décennies plus tard, en délicatesse avec de féroces créanciers, il leur télégraphia d’une lointaine contrée : « je ne reviendrai pas - stop - donnez mon nom au comté ». Daniel Boone touchait des droits d’auteurs, je ne vois pas d’autre explication au nombre de comtés portant son nom.
Les habitants du comté de Boone ont tous la même physionomie. Produits de cinq siècles de métissage entre immigrants et amérindiens, ils ont des cheveux noirs filandreux et des grandes oreilles décollées — coquetterie évolutionniste d’une utilité cruciale pour la détection de l’ours noir ou de l’homme blanc — et ils ont tous un air de ressemblance avec Harry Dean Stanton, même les femmes et les nourrissons. Donald Ray White est le sosie de Harry Dean Stanton, cheveux noirs filandreux et grandes oreilles décollées, lesquelles lui ont été d’un grand secours pour détecter l’arrivée de l’ours noir ou de l’homme blanc, mais pas les balles de fusil.
C’est Donald Ray White que Jacob Young était venu chercher dans le comté de Boone aux début des années 90. D. Ray White était un fameux danseur des montagnes, il était apparu dans le documentaire « Talking Feet: Solo Southern Dance - Flatfoot, Buck and Tap ». Quand il s’agissait de danse traditionnelle, clogging, mountain tap, tel qu’on peut le voir dans Délivrance, quand le vieux barbu se dégourdit les guibolles à la fin du Duelling banjos, les montagnards disaient toujours la même chose aux touristes : allez voir D. Ray White.
Jacob Young proposait à PBS la série documentaire « Different drummer » et parcourait les Appalaches à la recherche d’un facteur Cheval, d’un douanier Rousseau, d’un Howard Finster ou d’un autre prodige à découvrir, quelques doux dingues naïfs et incultes, n’ayant aucune conscience que ce qu’ils faisaient pouvait être considéré comme... ahem... de l’art. Jacob Young cherchait D. Ray White mais celui-ci était mort dans un traquenard fomenté par des coreligionnaires dont la naïveté et l’inculture n’avaient d’égal que la jalousie. Car ils étaient jaloux, de la renommée, du talent et des grandes oreilles décollées de D. Ray White. Et ils l’ont tué. On présenta à Jacob Young le fiston du célèbre danseur : Jessie. Un faire-part de naissance allait bientôt être envoyé aux masses ébahies : « Jesco White, The Dancing Outlaw ».

La diffusion de « The Dancing Outlaw » sur la chaîne documentaire PBS en 1991, perdue au milieu de milliers de chaînées câblées et mille fois plus de radios pirates et de radios chrétiennes, n’aura été vue que par un tout petit nombre de personnes. Un score d’audience médiocre. Il se passa alors quelque chose de pas banal. Chacune de ces personnes copiera le film sur des cassettes VHS (nous étions à une époque où youtube n’existait pas) et le fera découvrir à leurs amis (nous étions à une époque où les amis existaient). Du jour au lendemain du lendemain (etc.), Jesco devint célèbre.
Dans « The Dancing Outlaw », Jesco mange l’écran. Jesco touche directement le spectateur, le rend heureux.
Jesco pleure parce qu’il a du chagrin, Jesco sourit parce qu’il est amusé, Jesco s’énerve parce qu’il est énervé. Jesco White est né de la dernière pluie, sur un pont qui plus est. Premier degré, absence totale de faux self. Pure pureté dans un programme de rednexploitation.
Et le public ne s’y trompe pas. Pourquoi aimez-vous Jesco ? Parce qu’il est Jesco. Parce qu’il est lui-même tel qu’en lui-même.


Rednexploitation


Dans le film Coal miner’s Daughter (1980), le bouilleur de cru rappelle poétiquement au personnage joué par Tommy Lee Jones (lequel veut se tirer de ce bouge) les trois façons de s’en sortir pour le natif du lieu : “Coalmine, Moonshine, Walking down the line”.
Le charbon, l’alambic clandestin, les rails de la voie de chemin de fer.

Le père de Jesco a travaillé un temps à la mine. Une silicose précoce lui a permis de vivre des allocations et ainsi laissé le temps de perfectionner sa technique de « mountain dancer ». La mère arrondissait les fins de mois en gardant une ribambelle de gamins de l’assistance publique. La fille aînée dealait, alcool de contrebande, dope, pilules. La famille avait une mauvaise réputation de jouisseurs, fainéants, profiteurs, magouilleurs, hors-la-loi. Des outlaws.

Jesco a grandi dans une région pauvre de Virginie Occidentale, au sein d’une famille dysfonctionnelle. Il a sniffé des substances chimiques en tube (de la colle quoi), séjourné en maison de correction, fréquenté l’hôpital psychiatrique et assisté à l’assassinat de son paternel (échauffourée au cours de laquelle il a été blessé par arme à feu). Jesco vit dans un monde dangereux, n’est pas un enfant de choeur et peut se montrer méchant si c’est nécessaire. Tant qu’il danse, ce n’est généralement pas nécessaire.
Interviewer : — Parmi les gens qui viennent vous voir danser, il n’y en a pas des jaloux ? des agressifs ? des qui ont de mauvaises idées derrière la tête ?
Jesco : — Oh non, ils m’adorent. Ils ont pas le temps de penser faire des trucs vilains, ils sont tellement occupé à prendre du bon temps. 

Jesco est célèbre au point que des canulars circulent. On annonce sa mort, on annonce un film retraçant sa vie avec Johnny Depp dans le rôle titre. Interrogé, Jesco se dit flatté.
Dans les périodes de dur, quand l’argent vient à manquer, Jesco a un sens moins élastique de la flatterie : il se demande si on n’abuse pas de sa gentillesse. Déjà en 2006, Jason (a.k.a Slate Dump) organisait un festival de soutien, le JescoFest, pour permettre à l’icône de Boone County de passer l’hiver au chaud. Jesco retire peu de subsides de sa renommée.
Outre « The Dancing Outlaw », il revient dans « Dancing Outlaw II : Jesco goes to Hollywood » (1999), toujours mis en scène par Jacob Young. Le scénario de « White Lightnin’ » (2009) s’inspire librement de sa vie (ce dont le réalisateur Dominic Murphy n’avait pas conscience : il croyait tourner un film d’horreur imaginé de A à Z — le film est, lui, une honnête série B).
C’est le tournage, la sortie de « The Wild and Wonderful Whites of West Virginia » (2009) et les réactions après-coup qui mettront le feu aux poudres, occasionneront fâcheries et paroles de haine, aboutissant finalement au déménagement de Jesco vers des paysages plus sereins. Les données de l’embrouille sont trop complexifiantes à exposer dans le détail. « The W.W.W of W.V. » est une sorte de reality show produit par Johnny Knoxville (celui de Jackass). La turbulente famille White en est la vedette, Jesco n’y fait que de la figuration à titre amical. Sans sa participation, pas de film mais le film ne fait pas honneur à sa participation, et moins encore à la famille White. La soeur bootleggeuse, Mamie White, crie vengeance. La fratrie est au bord de la rupture. Jesco se fait arrêter pour possession de drogue. Ce n’est pas le bon moment. Ça ne contribue certainement pas à clarifier les relations houleuses. Après maints péripéties, Jesco s’exile dans le Tennessee se refaire une santé.
Il y réussit promptement. De retour sur la route et sur la scène dès 2012, Jesco nous est restitué dans son intégrité, au sommet de sa forme.
Soyons juste : Jesco n’est pas totalement étanche. Son côté doux, espiègle, enfantin, entièrement dédié à ce qu’il fait, est contrebalancé par un versant noir. Jesco est lui-même, mais à plusieurs. Sa femme feue Norma Jean évoquait déjà ce dédoublement de personnalité en 1991. Elle aimait Jessie, le chic type aimable. Elle craignait Jesco/Elvis, l’diable in perchonne. Jesco est aussi conscient de cette frontière entre lui et lui-même. Il désigne toutefois son tatouage d’Elvis comme le « bon gars » et son tatouage de Charles Manson comme « le mauvais », le démon dans sa peau. Il plaide le désordre mental, la colle sniffée dans son enfance lui a décollé les membranes cérébrales et déglingué quelques neurones. Jesco est maintenant heureux de nous présenter deux petits enfants vivant dans sa tête, gage de son équilibre mental.
Interviewer : — Et qui est la mère ?
Jesco : — Jessica.
Interviewer : — Jessica. Super trouvaille. 
Jesco : — J’avais aucun docteur sous la main, il a fallu que je me soigne moi-même. 
Innocent public, préparez-vous à être heureux : Jesco White est de retour. Tel qu’en lui-même toujours il danse.


« The Dancing Outlaw », Jacob Young, 1991.
Bandytown, Boone County, West Virginia.

2015-05-06

main courante (6) (7) (8)

(6) Se présenter est une règle élémentaire de courtoisie. Nous (moi et mon ombre) serons donc discourtois.
Sachez seulement que notre tocade pour les menues traces culturelles (et quand nous disons « culture », nous pensons culture à notre taille, c’est-à-dire petite, soit la plus populaire, impopulaire, fragile, éparpillée, bricolée, lacunaire, anarchique, méprisée) se voit aujourd’hui bousculée par une difficulté d’adaptation au réel, ayant à peine dessillé les yeux et tardivement découvert qu’il y avait un ciel au-dessus de notre tête et un sol sous nos pieds (ce qui occasionne quelques pertes d'équilibre). Nous avons brièvement relu de vieux textes (avant Hobo, avant l’ombre — cherchez pas, ils ont disparu des radars) de notre ancêtre. Ce type-là avait l'air de savoir de quoi il parlait. Ce type-là avait l'air d'avoir des certitudes. Nous n’en avons pas. Nous sommes passés du stade de pauvre « cultureux » à celui de « cul-terreux », pauvre aussi, c’est l’unique constance.

(7) Le 16 avril, c’est le jour de naissance de Charlie Chaplin et celui de la mort de Benoît-Joseph Labre, saint patron des vagabonds, des dépressifs, des inadaptés, des mendiants et des fainéants. En 2015, c’est aussi la date d’annonce de la sortie du deuxième album des Black Churchills, avec des anciens Jellyfuzz dedans, et l’occasion de se rendre sur leur site et consulter leur blog, avec des citations de Dögen et de Leroi-Gourhan dedans (ce qui, pour un groupe woak and wôle, n’est pas piqué des cactus ; ça les fera pas sortir de la mistoufle mais c’est classe).

(8) A en croire ce qui dépasse de la surface, la jungle d’internet serait peuplée de trois sortes de créatures. Le premier tiers chercherait à se faire voir (réseau sociaux, auto fiction, auto promotion), le deuxième tiers chercherait à se cacher (et ne s’aventure jamais dans la jungle sans Tor, I2P, un bon détecteur de paquets entrants et sortants, une bécane au code barre effacé, et une saine paranoïa), et le dernier tiers chercherait à obtenir des informations personnelles compromettantes et de solides moyens de pressions sur les deux précédents tiers.
Nous ne pouvons malheureusement pas vérifier ces statistiques, notre agent triple et principale source de renseignement ne s’étant pas présenté à notre rendez-vous ultra secret au fin fond des Rocheuses. « o-u-b-l-i-é c-o-u-p-e-r g-a-z ». Les nuages de fumée au-dessus des montagnes, se découpant dans le ciel, ordonnés selon la codification de Samuel Morse, nous rassurent. Notre agent est toujours sur la brèche.


2015-05-04

nihilo ex machina

Dans quatre ans, les pamphlets de Bernanos vont tomber dans le domaine public. Nous aurons alors tout le loisir de nous faire traiter d’imbéciles, à une cadence mécanique, toutes les deux phrases, dans une prose revigorante.

*

Les deux chansons qui ouvrent l’album « L’arrière monde » du duo Holden s’appellent « La colère des imbéciles » pour la première, et « La machine » pour la seconde. Holden avait peut-être lu « La France contre les robots » de Bernanos. L’allusion est troublante. La suite de l’album et les disques suivants du duo Holden se perdent dans le brouillard de ma mémoire mais ces deux chansons-là, « La colère des imbéciles » et « La machine », c’est du cristal.

*

NCIS (saison 11, épisode 12)
DiNozzo — Here's where I'm the expert. I know what happens in a mechanized society when mankind gets a little too complacent. When his robot helpers rise up, seize power and overthrow us.
Bishop — What are you talking about?
DiNozzo — Skynet.
Bishop — What's Skynet?
DiNozzo — Skynet is a military computer designed to coordinate and control all our weapons systems, including our nuclear arsenal, until it turns on us and overthrows us.
Bishop — So, this is a... movie?
DiNozzo — Yeah. Terminator, one and two.
Bishop — Okay, my research is in the actual use of Unmanned Aerial Vehicles, not the make-believe use. And the bottom line is, UAVs save lives.
DiNozzo — Until they turn on us.

*

Un jour, il y avait une rediffusion du 1er Terminator à la télé.
Un gars dans la pièce a dit :
— Ça a drôlement vieilli quand même.
J’ai eu pitié du film, je me suis cru obligé de le défendre :
— C’est le charme rétro des années 80.
Nous étions à la fin des années 90.


*

L’arrivée des boîtes à rythme nous a causé beaucoup de tracas. Nous nous demandions si le batteur allait disparaître, comme le dronte de Maurice ou le mineur de fonds. C’était une question éthique de première importance. Nous y pensions la nuit. Le chanteur de The Jesus and Mary Chain partageait le fruit de ses pensées : « L’important c’est pas le fait d’utiliser des machines mais la façon dont on s’en sert. »

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En sortant de la cabine d’essayage je rend la machine à la vendeuse. Elle ne m’allait pas.

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« La transmission est un organe mécanique raccordé à l'arrière du moteur permettant de transmettre la puissance du moteur aux roues motrices. Le moteur d'une voiture évolue dans une plage de régime (Tours par minute), le travail de la transmission consiste à assurer la motricité des roues tout en maintenant le moteur dans la fourchette optimale de son régime de rotation et le fait en combinant les propriétés des différents équipements la constituant.
En plus des différentes vitesses de marche avant, la transmission dispose également d'une position neutre, appelée point mort, qui déconnecte le moteur des roues motrices. La transmission permet également d'inverser le sens de rotation des roues pour permettre au véhicule de reculer. »
Extrait du site http://automatique-transmission.fr/


*

Luddites. Ces ouvriers anglais qui, au début du XIXe siècle, luttaient contre l’industrialisme galopant en détruisant des machines. C’est pas un truc qu’on nous apprend à l’école. C'est pas un mot qu'on trouve dans le dictionnaire. Comme beaucoup j’ai découvert les « luddites » en lisant l’essai d’Hakim Bey, diffusé gratuitement sur internet.
Sans machine, est-il possible de contester la machine ?

*

Georges Bernanos : La France contre les robots
Holden : La machine

2015-05-02

Holy Ghost people

Nous avons peur des serpents. Nous entretenons cette peur, nous appréhendons l’idée d’en voir un, nous angoissons à la simple pensée qu’il y en a peut-être un, tout proche, et que nous ne le voyons pas. Les serpents nous foutent le trouillomètre à zéro. Il n’en a pas été toujours ainsi. Dans notre prime enfance, les serpents ne nous faisaient pas peur. C’est parce que nous n’en avions jamais vu en vrai. Quand nous étions injustement puni, nous nous vengions en laissant bien en évidence des dessins de serpents (tirés d’illustrés bon marchés) à l’intention de nos parents (nous savions qu’ils en avaient une peur panique) afin de réparer l’injustice. Na. Mais quand nous nous sommes réellement trouvé devant un reptile, nos cellules sont parties plusieurs millénaires en arrière chercher la sauvegarde du programme nous indiquant comment réagir à cette situation nouvelle : peur physique, peur viscérale, atavique, ancestrale, incontrôlable. Tout d’un coup, nous faisions moins le brave.
Alors, pensez. Quand nous en rencontrons un de serpent, vivant, dans la nature, à moins d’un mètre, libre de ses mouvements et de combler, s’il lui en dit, cette distance, nous nous devons d’être à la hauteur de cette peur. A posteriori, une fois cessés les frissons, les pulsations revenues à un rythme acceptable, nous évaluons objectivement le bien-fondé de notre réaction. Nous aurions pu faire mieux. Nos cris manquaient nettement de stridence.

Dans les années 1910, un homme prend un serpent dans ses mains — précisons bien : n’apparaîtront désormais que des serpents venimeux, vivant aux Etats-Unis d’Amérique, sur un territoire où la Bible belt recoupe la Poverty belt, soit approximativement le long des Appalaches, de l’Alabama à la Virginie Occidentale —, l’homme donc saisit le serpent et n’éprouve aucune peur. Ce sera l’expérience la plus marquante de sa vie, son satori, son moment de grâce. Confirmation des Écritures, étalon de sa foi, il n’aura de cesse de promouvoir et répéter ce geste. George W. Hensley (puisque c’est lui) est considéré comme l’instigateur de l’introduction du maniement de serpents (snake handling) dans les rituels des églises revivalistes, pentecôtistes, fondamentalistes, charismatiques (etc.) du Sud des Etats-Unis.


Le documentaire « Holy Ghost people » (1967) est une excellente présentation de cet univers. Et toujours d’actualité.
Les cinéastes sont toujours intrigués par ces gens, ce qui ne va pas sans quelques impondérables. Kate Fowler préparait un documentaire (« With signs following ») quand elle apprit que le prédicateur vedette de son film venait de mourir des suites d’une morsure de serpent pendant un « service ». C’est tout récent (2012). Sur folkstreams.net, il y a également deux films sur le sujet. Des reportages sur PBS ou History Channel incluent aussi des sections sur ces églises tapageuses. Et nous ne parlons pas des vidéastes ou photographes amateurs. Si l’interprétation littérale de la Bible est le socle de ces croyants, il n’y a de toute évidence dans l’Ancien et le Nouveau Testament aucun passage interdisant d’apparaître dans un film ou de se faire prendre en photo. La seule information neuve contenue dans ces multiples reportages est que le culte et la pratique instiguée par George W. Hensley se perpétuent.
Nous nous en tiendrons à « Holy Ghost people » qui dit et montre l’essentiel.
« Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront dans leurs mains des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, cela ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains à des malades, et ceux-ci seront guéris. [...] le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient. » (Marc, ch.16, versets 17-18 & 20, traduction oecuménique)
Ou à ce dialogue furtif dans un film, The Last Ride (2012), que nous aimons beaucoup et qui en dit aussi énormément :
— Well, that church back there, the message board said "Signs following." What does that mean?
— Oh. It means they dance and shake with the Holy Spirit.
— Oh.
— And they handle rattlesnakes, too. It's a hell of a show.
Un sacré spectacle, pour sûr.


Les fidèles sont généralement présentés comme des gens simples, simplets, frustes, primitifs.
« La prière ordinaire, exempte de simagrées, les scandalise presque autant que la danse, le tabac et l’alcool. Ils vouent toute foi qui ne prévoit pas de combat corps à corps avec Lucifer aux mêmes gémonies que les bijoux, le thé, le café, les dentelles féminines, la polygamie et les débats théologiques. » revue American Mercury, 1928.
Nous trouvons ces informations dans les chapitres « L’histoire de la musique américaine » du magnum opus de Laurent Chalumeau, « Fuck » (Grasset) et si nous nous retenons de les reproduire intégralement, c’est pour ne pas gâcher le plaisir qu’ils vous procureront à la lecture (car vous allez les lire, nous n’en doutons pas).

Lisons justement. De nombreux livres sur le sujet existent en version originale, un seul a été traduit en français. « L’Église aux Serpents » (Redemption on Sand Mountain) de Dennis Covington (Albin-Michel, 1995). Ce n’est pas probablement pas le meilleur. Le New York Times envoie Covington en Alabama couvrir un simple fait divers, le procès d’un prédicateur accusé d’avoir assassiné sa femme. L’arme du crime : un crotale. Sur place, Covington ressent la force d’un univers étrange et surnaturel qui mérite un développement plus conséquent que le compte rendu d’un procès. Un livre alors ? Ben oui. Mais Covington semble plus disposé à évoquer ses problèmes personnels passés, deviser de son attirance pour les reptiles ou fouiller son arbre généalogique qu’autre chose. C’est certainement une enrichissante quête personnelle, un excellent exorcisme et une bonne chose pour Dennis Covington mais moins pour le lecteur, qui s’ennuie un peu. Côté fiction, nous regretterons que « Saving Grace » de Lee Smith ne soit pas traduit en français. D’autres romans de Lee Smith le sont (et ils sont très bien) mais pas « Saving Grace », titre que nous pourrions traduire par « Il faut sauver la petite Grace de 11 ans qui aime beaucoup son Popa et sa Moman mais n’aime pas beaucoup l’Esprit Saint qui fait faire des trucs chelous à ses parents, genre trimballer des serpents venimeux à des services où des gens se convulsionnent à faire peur ». Et côté web, sur le  site de Chuck Conner, des essais d’essais abordant le versant social et lutte des classes (qu’il serait arbitraire de passer sous silence) de la tradition des manieurs de serpents,.


Les fidèles des églises charismatiques lisent aussi. Ils lisent la Bible.
Dans « Taking up serpents » (1972), une petite vieille dit : « J’ai lu la Bible, et je l’ai lue avec la plus grande attention. Et nulle part il n’est écrit qu’on ne se fera pas mordre. »
Les cinéastes et les journalistes sont toujours intrigués par les manieurs de serpents parce qu’ils n’ont toujours pas une réponse satisfaisante à la question que se pose toute personne sensée : puisque vous savez que vous risquez de vous faire mordre, pourquoi vous continuez à manier les serpents ? Les cinéastes et les journalistes connaissent la réponse. Le serpent mord, c’est la volonté de Dieu. Le serpent ne mord pas, c’est la volonté de Dieu. Seulement, la réponse n’est pas satisfaisante.
« une sorte de réponse à tout faire [...] : cette pierre qui tombe ? – La volonté. Cet arbre qui pousse ? – La volonté. Cette grande marée ? – La volonté. Ce chat qui miaule depuis une heure ? – La volonté, vous dis-je. Comme si la volonté était non un domaine mal connu et à découvrir, mais une chose connue et inventoriée qu’il suffit de nommer pour répondre à toute question. »
Nous trouvons ces lignes dans « Faits divers » de Clément Rosset, extraites d'un texte consacré à Schopenhauer. Elles ne répondent pas à la question, elles répondent à la réponse.

Le nombre de décès consécutifs à des morsures de serpents (sans parler de la strychnine, mais l’adrénaline, le taux de testostérone et la structure moléculaire des fidèles semblent tellement chamboulés quand ils sont sous l’emprise de l’Esprit Saint que l’absorption de poison ne provoque, mystérieusement, que très peu de dégâts) ont conduit la majorité des Etats à interdire les églises pratiquant le rituel. De ci de là, un gouverneur élève la voix et rappelle la liberté de culte à l'américaine : « Tant que je serai gouverneur du Kentucky, tout bon chrétien pourra pratiquer sa croyance comme il l’entend ». La gouvernance d'un Etat n'est pas un mandat à vie. Aux dernières nouvelles, l’église de Jolo en Virginie Occidentale était la dernière autorisée à apporter des serpents lors des cérémonies. Nous ne suivons pas la législation de très près. Les services interdits se pratiquaient dans la clandestinité, ils continueront à le faire malgré les morsures, malgré les décès.
Les pratiquants se font mordre. En 1995, Dewey Chafin comptabilisait 118 morsures. En 2014 (à 82 ans) il était toujours en vie.


L’espérance de vie d’un serpent dans une église charismatique ou chez l’un de ses membres est très courte. De vingt ans dans la nature elle passe à quelques mois ou quelques semaines. Les serpents n’aiment pas être en cage, ils n’aiment pas être secoués ou piétinés lors des services, ils n’aiment pas être sous-alimentés en captivité. Mais nous nous soucions peu de ce qu’un mocassin, un crotale, un serpent à sonnettes aime ou n’aime pas car nous en avons une trouille du diable et veillons à mettre le maximum de distance en lui et nous. Pour finir et par impartialité, nous nous étonnerons juste qu’aucune association luttant contre la maltraitance faite aux animaux ne se soit fait connaître auprès des églises aux serpents.