2015-05-02

Holy Ghost people

Nous avons peur des serpents. Nous entretenons cette peur, nous appréhendons l’idée d’en voir un, nous angoissons à la simple pensée qu’il y en a peut-être un, tout proche, et que nous ne le voyons pas. Les serpents nous foutent le trouillomètre à zéro. Il n’en a pas été toujours ainsi. Dans notre prime enfance, les serpents ne nous faisaient pas peur. C’est parce que nous n’en avions jamais vu en vrai. Quand nous étions injustement puni, nous nous vengions en laissant bien en évidence des dessins de serpents (tirés d’illustrés bon marchés) à l’intention de nos parents (nous savions qu’ils en avaient une peur panique) afin de réparer l’injustice. Na. Mais quand nous nous sommes réellement trouvé devant un reptile, nos cellules sont parties plusieurs millénaires en arrière chercher la sauvegarde du programme nous indiquant comment réagir à cette situation nouvelle : peur physique, peur viscérale, atavique, ancestrale, incontrôlable. Tout d’un coup, nous faisions moins le brave.
Alors, pensez. Quand nous en rencontrons un de serpent, vivant, dans la nature, à moins d’un mètre, libre de ses mouvements et de combler, s’il lui en dit, cette distance, nous nous devons d’être à la hauteur de cette peur. A posteriori, une fois cessés les frissons, les pulsations revenues à un rythme acceptable, nous évaluons objectivement le bien-fondé de notre réaction. Nous aurions pu faire mieux. Nos cris manquaient nettement de stridence.

Dans les années 1910, un homme prend un serpent dans ses mains — précisons bien : n’apparaîtront désormais que des serpents venimeux, vivant aux Etats-Unis d’Amérique, sur un territoire où la Bible belt recoupe la Poverty belt, soit approximativement le long des Appalaches, de l’Alabama à la Virginie Occidentale —, l’homme donc saisit le serpent et n’éprouve aucune peur. Ce sera l’expérience la plus marquante de sa vie, son satori, son moment de grâce. Confirmation des Écritures, étalon de sa foi, il n’aura de cesse de promouvoir et répéter ce geste. George W. Hensley (puisque c’est lui) est considéré comme l’instigateur de l’introduction du maniement de serpents (snake handling) dans les rituels des églises revivalistes, pentecôtistes, fondamentalistes, charismatiques (etc.) du Sud des Etats-Unis.


Le documentaire « Holy Ghost people » (1967) est une excellente présentation de cet univers. Et toujours d’actualité.
Les cinéastes sont toujours intrigués par ces gens, ce qui ne va pas sans quelques impondérables. Kate Fowler préparait un documentaire (« With signs following ») quand elle apprit que le prédicateur vedette de son film venait de mourir des suites d’une morsure de serpent pendant un « service ». C’est tout récent (2012). Sur folkstreams.net, il y a également deux films sur le sujet. Des reportages sur PBS ou History Channel incluent aussi des sections sur ces églises tapageuses. Et nous ne parlons pas des vidéastes ou photographes amateurs. Si l’interprétation littérale de la Bible est le socle de ces croyants, il n’y a de toute évidence dans l’Ancien et le Nouveau Testament aucun passage interdisant d’apparaître dans un film ou de se faire prendre en photo. La seule information neuve contenue dans ces multiples reportages est que le culte et la pratique instiguée par George W. Hensley se perpétuent.
Nous nous en tiendrons à « Holy Ghost people » qui dit et montre l’essentiel.
« Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront dans leurs mains des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, cela ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains à des malades, et ceux-ci seront guéris. [...] le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient. » (Marc, ch.16, versets 17-18 & 20, traduction oecuménique)
Ou à ce dialogue furtif dans un film, The Last Ride (2012), que nous aimons beaucoup et qui en dit aussi énormément :
— Well, that church back there, the message board said "Signs following." What does that mean?
— Oh. It means they dance and shake with the Holy Spirit.
— Oh.
— And they handle rattlesnakes, too. It's a hell of a show.
Un sacré spectacle, pour sûr.


Les fidèles sont généralement présentés comme des gens simples, simplets, frustes, primitifs.
« La prière ordinaire, exempte de simagrées, les scandalise presque autant que la danse, le tabac et l’alcool. Ils vouent toute foi qui ne prévoit pas de combat corps à corps avec Lucifer aux mêmes gémonies que les bijoux, le thé, le café, les dentelles féminines, la polygamie et les débats théologiques. » revue American Mercury, 1928.
Nous trouvons ces informations dans les chapitres « L’histoire de la musique américaine » du magnum opus de Laurent Chalumeau, « Fuck » (Grasset) et si nous nous retenons de les reproduire intégralement, c’est pour ne pas gâcher le plaisir qu’ils vous procureront à la lecture (car vous allez les lire, nous n’en doutons pas).

Lisons justement. De nombreux livres sur le sujet existent en version originale, un seul a été traduit en français. « L’Église aux Serpents » (Redemption on Sand Mountain) de Dennis Covington (Albin-Michel, 1995). Ce n’est pas probablement pas le meilleur. Le New York Times envoie Covington en Alabama couvrir un simple fait divers, le procès d’un prédicateur accusé d’avoir assassiné sa femme. L’arme du crime : un crotale. Sur place, Covington ressent la force d’un univers étrange et surnaturel qui mérite un développement plus conséquent que le compte rendu d’un procès. Un livre alors ? Ben oui. Mais Covington semble plus disposé à évoquer ses problèmes personnels passés, deviser de son attirance pour les reptiles ou fouiller son arbre généalogique qu’autre chose. C’est certainement une enrichissante quête personnelle, un excellent exorcisme et une bonne chose pour Dennis Covington mais moins pour le lecteur, qui s’ennuie un peu. Côté fiction, nous regretterons que « Saving Grace » de Lee Smith ne soit pas traduit en français. D’autres romans de Lee Smith le sont (et ils sont très bien) mais pas « Saving Grace », titre que nous pourrions traduire par « Il faut sauver la petite Grace de 11 ans qui aime beaucoup son Popa et sa Moman mais n’aime pas beaucoup l’Esprit Saint qui fait faire des trucs chelous à ses parents, genre trimballer des serpents venimeux à des services où des gens se convulsionnent à faire peur ». Et côté web, sur le  site de Chuck Conner, des essais d’essais abordant le versant social et lutte des classes (qu’il serait arbitraire de passer sous silence) de la tradition des manieurs de serpents,.


Les fidèles des églises charismatiques lisent aussi. Ils lisent la Bible.
Dans « Taking up serpents » (1972), une petite vieille dit : « J’ai lu la Bible, et je l’ai lue avec la plus grande attention. Et nulle part il n’est écrit qu’on ne se fera pas mordre. »
Les cinéastes et les journalistes sont toujours intrigués par les manieurs de serpents parce qu’ils n’ont toujours pas une réponse satisfaisante à la question que se pose toute personne sensée : puisque vous savez que vous risquez de vous faire mordre, pourquoi vous continuez à manier les serpents ? Les cinéastes et les journalistes connaissent la réponse. Le serpent mord, c’est la volonté de Dieu. Le serpent ne mord pas, c’est la volonté de Dieu. Seulement, la réponse n’est pas satisfaisante.
« une sorte de réponse à tout faire [...] : cette pierre qui tombe ? – La volonté. Cet arbre qui pousse ? – La volonté. Cette grande marée ? – La volonté. Ce chat qui miaule depuis une heure ? – La volonté, vous dis-je. Comme si la volonté était non un domaine mal connu et à découvrir, mais une chose connue et inventoriée qu’il suffit de nommer pour répondre à toute question. »
Nous trouvons ces lignes dans « Faits divers » de Clément Rosset, extraites d'un texte consacré à Schopenhauer. Elles ne répondent pas à la question, elles répondent à la réponse.

Le nombre de décès consécutifs à des morsures de serpents (sans parler de la strychnine, mais l’adrénaline, le taux de testostérone et la structure moléculaire des fidèles semblent tellement chamboulés quand ils sont sous l’emprise de l’Esprit Saint que l’absorption de poison ne provoque, mystérieusement, que très peu de dégâts) ont conduit la majorité des Etats à interdire les églises pratiquant le rituel. De ci de là, un gouverneur élève la voix et rappelle la liberté de culte à l'américaine : « Tant que je serai gouverneur du Kentucky, tout bon chrétien pourra pratiquer sa croyance comme il l’entend ». La gouvernance d'un Etat n'est pas un mandat à vie. Aux dernières nouvelles, l’église de Jolo en Virginie Occidentale était la dernière autorisée à apporter des serpents lors des cérémonies. Nous ne suivons pas la législation de très près. Les services interdits se pratiquaient dans la clandestinité, ils continueront à le faire malgré les morsures, malgré les décès.
Les pratiquants se font mordre. En 1995, Dewey Chafin comptabilisait 118 morsures. En 2014 (à 82 ans) il était toujours en vie.


L’espérance de vie d’un serpent dans une église charismatique ou chez l’un de ses membres est très courte. De vingt ans dans la nature elle passe à quelques mois ou quelques semaines. Les serpents n’aiment pas être en cage, ils n’aiment pas être secoués ou piétinés lors des services, ils n’aiment pas être sous-alimentés en captivité. Mais nous nous soucions peu de ce qu’un mocassin, un crotale, un serpent à sonnettes aime ou n’aime pas car nous en avons une trouille du diable et veillons à mettre le maximum de distance en lui et nous. Pour finir et par impartialité, nous nous étonnerons juste qu’aucune association luttant contre la maltraitance faite aux animaux ne se soit fait connaître auprès des églises aux serpents.


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