2015-05-07

Jesco White, dancing outlaw

Jesco White est né sur un pont, un radiocassette dans la main gauche, du poil au menton, une casquette sur la tête et aux pieds, des chaussures ayant appartenu à son père. Jesco White vient au monde. La naissance de Jesco White a été filmée. Il s’agit donc, paradoxalement, de la partie de sa vie la mieux documentée. Aux sons de « If you want to get to heaven » des Ozark Mountain Daredevils, Jesco White danse. Il danse sur un pont. Tel qu’en lui-même, totalement absorbé par ce qu’il fait, il danse, il est né pour danser. La naissance de Jesco White dure 2 minutes et 45 secondes. On en sort réjoui, ravi, ébloui, secoué de rire, réconcilié avec la vie et la poésie. Jesco White rend heureux.


Le comté de Boone, Virginie Occidentale, tient son nom de l’explorateur Daniel Boone qui y a bivouaqué avant d’inventer le Kentucky. Avant Daniel Boone, le Kentucky n’existait pas. C’était un territoire fait d’amas rocheux et de broussailles tellement enchevêtrées que même les serpents à sonnettes s’enduisaient de saindoux avant d’y pénétrer. Et aux rares endroits où il n’y avait pas de rocailles ou de broussailles, il y avait des indiens. Les pionniers préféraient effectuer un large détour vers le nord et les Grands Lacs, le sud et le delta du Mississippi, mais pour s’aventurer dans ces terres, il aurait fallu être fou et inconscient. Daniel Boone voulait y tracer le passage d’un col puis une route, large, avec des panneaux indicateurs sur le côté, signalant aux usagers un relais diligence, un comptoir, une pharmacie et un bureau de poste équipé du télégraphe. Il n’était pas seulement fou et inconscient, il était aussi visionnaire. Quand il quitta la Virginie Occidentale, il demanda aux autochtones, au cas où il ne reviendrait pas, de donner son nom au présent campement. Plusieurs décennies plus tard, en délicatesse avec de féroces créanciers, il leur télégraphia d’une lointaine contrée : « je ne reviendrai pas - stop - donnez mon nom au comté ». Daniel Boone touchait des droits d’auteurs, je ne vois pas d’autre explication au nombre de comtés portant son nom.
Les habitants du comté de Boone ont tous la même physionomie. Produits de cinq siècles de métissage entre immigrants et amérindiens, ils ont des cheveux noirs filandreux et des grandes oreilles décollées — coquetterie évolutionniste d’une utilité cruciale pour la détection de l’ours noir ou de l’homme blanc — et ils ont tous un air de ressemblance avec Harry Dean Stanton, même les femmes et les nourrissons. Donald Ray White est le sosie de Harry Dean Stanton, cheveux noirs filandreux et grandes oreilles décollées, lesquelles lui ont été d’un grand secours pour détecter l’arrivée de l’ours noir ou de l’homme blanc, mais pas les balles de fusil.
C’est Donald Ray White que Jacob Young était venu chercher dans le comté de Boone aux début des années 90. D. Ray White était un fameux danseur des montagnes, il était apparu dans le documentaire « Talking Feet: Solo Southern Dance - Flatfoot, Buck and Tap ». Quand il s’agissait de danse traditionnelle, clogging, mountain tap, tel qu’on peut le voir dans Délivrance, quand le vieux barbu se dégourdit les guibolles à la fin du Duelling banjos, les montagnards disaient toujours la même chose aux touristes : allez voir D. Ray White.
Jacob Young proposait à PBS la série documentaire « Different drummer » et parcourait les Appalaches à la recherche d’un facteur Cheval, d’un douanier Rousseau, d’un Howard Finster ou d’un autre prodige à découvrir, quelques doux dingues naïfs et incultes, n’ayant aucune conscience que ce qu’ils faisaient pouvait être considéré comme... ahem... de l’art. Jacob Young cherchait D. Ray White mais celui-ci était mort dans un traquenard fomenté par des coreligionnaires dont la naïveté et l’inculture n’avaient d’égal que la jalousie. Car ils étaient jaloux, de la renommée, du talent et des grandes oreilles décollées de D. Ray White. Et ils l’ont tué. On présenta à Jacob Young le fiston du célèbre danseur : Jessie. Un faire-part de naissance allait bientôt être envoyé aux masses ébahies : « Jesco White, The Dancing Outlaw ».

La diffusion de « The Dancing Outlaw » sur la chaîne documentaire PBS en 1991, perdue au milieu de milliers de chaînées câblées et mille fois plus de radios pirates et de radios chrétiennes, n’aura été vue que par un tout petit nombre de personnes. Un score d’audience médiocre. Il se passa alors quelque chose de pas banal. Chacune de ces personnes copiera le film sur des cassettes VHS (nous étions à une époque où youtube n’existait pas) et le fera découvrir à leurs amis (nous étions à une époque où les amis existaient). Du jour au lendemain du lendemain (etc.), Jesco devint célèbre.
Dans « The Dancing Outlaw », Jesco mange l’écran. Jesco touche directement le spectateur, le rend heureux.
Jesco pleure parce qu’il a du chagrin, Jesco sourit parce qu’il est amusé, Jesco s’énerve parce qu’il est énervé. Jesco White est né de la dernière pluie, sur un pont qui plus est. Premier degré, absence totale de faux self. Pure pureté dans un programme de rednexploitation.
Et le public ne s’y trompe pas. Pourquoi aimez-vous Jesco ? Parce qu’il est Jesco. Parce qu’il est lui-même tel qu’en lui-même.


Rednexploitation


Dans le film Coal miner’s Daughter (1980), le bouilleur de cru rappelle poétiquement au personnage joué par Tommy Lee Jones (lequel veut se tirer de ce bouge) les trois façons de s’en sortir pour le natif du lieu : “Coalmine, Moonshine, Walking down the line”.
Le charbon, l’alambic clandestin, les rails de la voie de chemin de fer.

Le père de Jesco a travaillé un temps à la mine. Une silicose précoce lui a permis de vivre des allocations et ainsi laissé le temps de perfectionner sa technique de « mountain dancer ». La mère arrondissait les fins de mois en gardant une ribambelle de gamins de l’assistance publique. La fille aînée dealait, alcool de contrebande, dope, pilules. La famille avait une mauvaise réputation de jouisseurs, fainéants, profiteurs, magouilleurs, hors-la-loi. Des outlaws.

Jesco a grandi dans une région pauvre de Virginie Occidentale, au sein d’une famille dysfonctionnelle. Il a sniffé des substances chimiques en tube (de la colle quoi), séjourné en maison de correction, fréquenté l’hôpital psychiatrique et assisté à l’assassinat de son paternel (échauffourée au cours de laquelle il a été blessé par arme à feu). Jesco vit dans un monde dangereux, n’est pas un enfant de choeur et peut se montrer méchant si c’est nécessaire. Tant qu’il danse, ce n’est généralement pas nécessaire.
Interviewer : — Parmi les gens qui viennent vous voir danser, il n’y en a pas des jaloux ? des agressifs ? des qui ont de mauvaises idées derrière la tête ?
Jesco : — Oh non, ils m’adorent. Ils ont pas le temps de penser faire des trucs vilains, ils sont tellement occupé à prendre du bon temps. 

Jesco est célèbre au point que des canulars circulent. On annonce sa mort, on annonce un film retraçant sa vie avec Johnny Depp dans le rôle titre. Interrogé, Jesco se dit flatté.
Dans les périodes de dur, quand l’argent vient à manquer, Jesco a un sens moins élastique de la flatterie : il se demande si on n’abuse pas de sa gentillesse. Déjà en 2006, Jason (a.k.a Slate Dump) organisait un festival de soutien, le JescoFest, pour permettre à l’icône de Boone County de passer l’hiver au chaud. Jesco retire peu de subsides de sa renommée.
Outre « The Dancing Outlaw », il revient dans « Dancing Outlaw II : Jesco goes to Hollywood » (1999), toujours mis en scène par Jacob Young. Le scénario de « White Lightnin’ » (2009) s’inspire librement de sa vie (ce dont le réalisateur Dominic Murphy n’avait pas conscience : il croyait tourner un film d’horreur imaginé de A à Z — le film est, lui, une honnête série B).
C’est le tournage, la sortie de « The Wild and Wonderful Whites of West Virginia » (2009) et les réactions après-coup qui mettront le feu aux poudres, occasionneront fâcheries et paroles de haine, aboutissant finalement au déménagement de Jesco vers des paysages plus sereins. Les données de l’embrouille sont trop complexifiantes à exposer dans le détail. « The W.W.W of W.V. » est une sorte de reality show produit par Johnny Knoxville (celui de Jackass). La turbulente famille White en est la vedette, Jesco n’y fait que de la figuration à titre amical. Sans sa participation, pas de film mais le film ne fait pas honneur à sa participation, et moins encore à la famille White. La soeur bootleggeuse, Mamie White, crie vengeance. La fratrie est au bord de la rupture. Jesco se fait arrêter pour possession de drogue. Ce n’est pas le bon moment. Ça ne contribue certainement pas à clarifier les relations houleuses. Après maints péripéties, Jesco s’exile dans le Tennessee se refaire une santé.
Il y réussit promptement. De retour sur la route et sur la scène dès 2012, Jesco nous est restitué dans son intégrité, au sommet de sa forme.
Soyons juste : Jesco n’est pas totalement étanche. Son côté doux, espiègle, enfantin, entièrement dédié à ce qu’il fait, est contrebalancé par un versant noir. Jesco est lui-même, mais à plusieurs. Sa femme feue Norma Jean évoquait déjà ce dédoublement de personnalité en 1991. Elle aimait Jessie, le chic type aimable. Elle craignait Jesco/Elvis, l’diable in perchonne. Jesco est aussi conscient de cette frontière entre lui et lui-même. Il désigne toutefois son tatouage d’Elvis comme le « bon gars » et son tatouage de Charles Manson comme « le mauvais », le démon dans sa peau. Il plaide le désordre mental, la colle sniffée dans son enfance lui a décollé les membranes cérébrales et déglingué quelques neurones. Jesco est maintenant heureux de nous présenter deux petits enfants vivant dans sa tête, gage de son équilibre mental.
Interviewer : — Et qui est la mère ?
Jesco : — Jessica.
Interviewer : — Jessica. Super trouvaille. 
Jesco : — J’avais aucun docteur sous la main, il a fallu que je me soigne moi-même. 
Innocent public, préparez-vous à être heureux : Jesco White est de retour. Tel qu’en lui-même toujours il danse.


« The Dancing Outlaw », Jacob Young, 1991.
Bandytown, Boone County, West Virginia.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire