« Attrape-Flèche, Mississippi » (Rivages &
Payot, 1993) est le seul livre de Lewis Nordan traduit en français. C’est
regrettable.
Le style de Lewis Nordan est habituellement décrit comme
du Faulkner secoué au burlesque. On hésite à être plus précis. On dit
aussi Faulkner mâtiné de Groucho Marx, Faulkner mâtiné de Robert Benchley,
Faulkner mâtiné de Tex Avery.
Pour Faulkner, on est sûr, à cause de l’analogie évidente
entre le comté imaginaire de Yoknapatawpha, Mississippi et la petite ville de
Arrow Catcher, Mississippi (où se déroule l’action des livres de Nordan, les
mêmes personnages réapparaissant d’un livre à l’autre). Pour le burlesque, le
critique a dû faire preuve d’audace et se démarquer (car Faulkner aussi est
burlesque, à sa façon ésotérique, il faut en général avoir traversé un Styx
marécageux, s’être acquitté du droit de péage auprès du passeur et avoir
soutenu une thèse de 3ème cycle pour s’apercevoir que : « mais dites
donc là, en fin de compte, Bill, il se moquerait pas un tout petit peu des
fois ? », certains affirment même qu’il se moque beaucoup – moi, je
n’en sais rien, ayant été refoulé par le passeur et n’ayant jamais soutenu de
thèse : Faulkner est pour moi totalement ésotérique et abscons). Le
burlesque de Lewis Nordan est plus franc, plus populaire, plus accessible.
Le livre traduit en français est « Wolf whistle »,
quatrième tome de la saga se déroulant dans la petite bourgade de Arrow
Catcher, Mississippi. Le livre s’inspire d’un fait divers réel : le
meurtre, en 1955, d’Emmett Till, un jeune garçon noir, coupable d’avoir sifflé
(à la façon du loup de Tex Avery) une femme blanche alors qu’elle entrait dans
un magasin. Un citoyen blanc épris de justice est témoin de la scène. Il décide,
sur sa propre initiative, d’apprendre les bonnes manières à ce petit nègre, lui
passer l’envie de recommencer. Pour ça, il lui loge une balle dans la tête et
le balance dans une retenue d’eau, lesté d’un ventilateur à égreneuse. Méthode
grossière mais efficace sur le plan de la prévention de la récidive :
Emmett Till ne sifflera plus une seule femme blanche à compter de cette date.
Lewis Nordan avait 16 ans en 1955. Il vivait non loin de là
(j’ai même cru comprendre qu’il connaissait le meurtrier). Ce crime, on s’en
doute, l’avait marqué.
L’assassinat d’Emmet Till fait grand bruit. Des journalistes
arrivent en masse de New-York, Washington et Chicago pour suivre le procès du
meurtrier et de son complice.
Ils sont dans le roman, ces journalistes. Débarquant dans le
Mississippi, éberlués.
« Faulkner
n’était qu’un reporter. Faulkner n’a fait que décrire ce qu’il voyait »
Une blague circule. Emmett Till avait volé le ventilateur à
égreneuse et essayé de traverser la retenue d’eau à la nage avec.
C’est pas une très bonne blague, disent les journalistes.
Les autochtones se renfrognent. Bah.
Ça, c’est du côté des adultes.
Du côté des adolescents, la blague circule aussi, chacun la
répète à son voisin et la blague fait beaucoup rire. C’est communicatif, le
rire.
Une scène se passe dans les vestiaires. On se bidonne. Un
ado, pas le plus vif ni le plus intelligent, l’idiot du village même, à la
limite de la débilité mentale, frappe tout d’un coup le mur du vestiaire, violemment.
« – Vous devriez
tous avoir honte de vous, rire d’un garçon qu’a été tué. [...] C’est pas juste.
– On a pas dit que c’était juste. Juste on blaguait. [...] – Moi aussi j’ai ri,
j’ai pas pu m’en empêcher. [...] Euh [...] – J’espère que je vivrai
suffisamment longtemps pour me pardonner ce rire. »
Plus loin :
« On ne blaguait plus du tout. »
C’est sérieux, le rire. C’est difficile à décider, comme de
choisir son papier peint. Un mauvais choix peut pourrir votre intérieur quotidien
pendant très longtemps. Lewis Nordan (on peut supposer qu’il s’agissait de son
rire aussi, celui du Lewis Nordan adolescent) « a été hanté par le meurtre d’Emmet Till pendant trente-huit
ans ».
En France, il y a quelques mois, un procès agitait l’opinion
médiatique. Un comique troupier s’entêtait à essayer de blaguer sur un certain
nombre (estimé à six millions) de morts. Ça devenait problématique. Les
journalistes ont tenté de lui faire comprendre que « c’était pas une très
bonne blague » (voir plus haut) mais, loin de se renfrogner, le comique
troupier s’est senti encouragé et a renchéri (car il connaissait les rouages du
pouvoir, qui sont enchères et surenchères entre puissants – les vieilles scies
« liberté d’expression » et « on peut rire de tout mais pas avec
n’importe qui » se sont naturellement invitées dans le débat pour mieux
l’embrouiller). Le comique troupier s’est finalement fait interdire de faire
rire, les parents s’inquiétant de l’influence nocive que pourrait avoir ce rire
sur leurs enfants. D’aucuns ont trouvé cette interdiction excessive. Ce que
j’en dis : trouvez-vous un bon idiot du village tapant suffisamment fort
sur les murs du vestiaire, les rires indus cesseront immédiatement.
A leur procès, en 1955, les deux meurtriers d’Emmett Till
ont été acquittés. Ça a choqué.
Les autorités ont alors commencé à promulguer des lois interdisant
aux citoyens de trucider, sur leur seule initiative, de jeunes noirs ayant eu
le tort de siffler une femme blanche (ce qui évitait également de se demander
s’il était permis d’en rire ensuite). Ce n’était pas bête.
Ça ne s’est pas fait en un jour, les mentalités étant ce
qu’elles sont.
Sur un thème assez proche, je recommande également « Ne
tirez pas sur l’oiseau moqueur » de Harper Lee. Longtemps, j’en ai
repoussé la lecture, m’attendant à une guimauve pétrie de bons sentiments – je
suis moi-même enclin à la sentimentalité, j’essaye donc, comme s’il s’agissait
d’une maladie honteuse, d’éviter d’y céder et ne pas aggraver mon cas;
peut-être que j’ai tort – mais « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur »
est à des années lumières de toute sentimentalité, c’est juste un fichu bon
bouquin. Tellement bon que, après une ou deux tentatives avortées, Harper Lee
n’en a pas écrit d’autre. Elle était convaincue ne jamais pouvoir faire mieux.
Remettons-nous en à son jugement.
« Attrape-Flèche, Mississippi » de Lewis Nordan,
1993.
« Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » de Harper
Lee, 1960.

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