2015-07-06

Toute la lumière sur l'ombre (3 et fin)

Rhabillons-nous. En noir et blanc, motif à rayures et touffe de crin sur le caillou. Voici venir Cosmo Zebra. Un pseudo dont je livre ici, pour la première fois, le lourd secret. Dans mon esprit (peu rompu au grec ancien), Cosmo évoquait l’immensité galactique et Zebra une opposition manichéenne en noir et blanc, yin et yang, bien et mal, fromage et dessert. En somme, l’infini et le limité. Cet aveu me coûte. Ça vole haut, comme on voit.
Les pseudos (si ça venait du latin, on dirait « les pseudi », on l’échappe belle) sont parfois très recherchés. Le mien était enfantin, pour ne pas dire puéril. Exemple inverse avec D.Kelvin : « Pour le pseudo, il s’agit tout simplement du degré kelvin, le zéro absolu, ce qui m’a semblé tout à fait adapté à la considération que j’avais pour moi. C’était en 1977. Par hasard, j’ai entendu aujourd’hui que Karl Zéro a choisi son patronyme à la même époque parce qu’il était punk. Comparaison gênante s’il en est. Sauf que lui, il le mérite son pseudo alors que depuis 25 ans je fais tout pour l’infirmer. » Très fort, D.Kelvin. Je suis nul mais je me démarque dans ma nullité : c’est inattaquable. J’aime les pseudos (mon préféré : « He who can not be named », le guitariste des Dwarves) et les masques de Guy Fawkes.
Cosmo est aussi un vrai prénom que de vrais parents donnent à leurs vrais enfants. Il nous est apparu pour la première dans un illustré moisi, « Le Gagneur ». Le gagneur était un mercenaire, un footballeur qui se vendait au plus offrant. Cachet élevé, prime pour chaque but marqué, transaction nulle si l’équipe perdait le match. Sa réputation était grande et ses statistiques flatteuses, beaucoup d’équipes se le disputaient. Une pointure dans sa catégorie. BD très mal dessinée, morale douteuse. Le gagneur trouvait sur sa route un certain Cosmo, gardien de but mercenaire, payé pour ne pas en encaisser et éviter à l’équipe qui le recrutait de perdre. Cosmo était réputé imprenable, ses cages inviolées, le service de nettoyage devait faire venir un corvéable pour enlever les toiles d’araignées à l'aide d'un plumeau . Il était le meilleur dans sa catégorie. C’était du moins présenté de cette façon, « sur le papier ». Dès qu’ils entraient en action, à chaque histoire et à chaque match, les choses se compliquaient. Cosmo, le goal invincible, se mangeait buts sur buts. Le gagneur, buteur chevronné, cafouillait à mort avant de marquer un but tout pourri donnant la victoire à son équipe (et la jouissance de son salaire mirobolant). Nous autres, tendres lecteurs avachis, égotistes et mesquins, hostiles aux vertus du collectif, y voyions une consolation à nos vies merdiques, notre piètre talent et nos piteuses réalisations. Nous pouvions être laborieux et besogneux, quelque part, « sur le papier », nous étions peut-être le meilleur « dans notre catégorie ». Restait à découvrir cette catégorie. J’invente au fur et à mesure que j’écris. Ce n’est pas une interprétation à prendre au sérieux, c’est juste dans cet illustré peu recommandable que nous avons vu, pour la première fois, un type s’appeler Cosmo. C’était nouveau. La première fois est toujours nouvelle, les suivantes sont has-been. C’est une loi universelle. Hum.

La lecture des « Psychotic reactions » de Lester Bangs (voir épisode précédent) ne nous a pas seulement impressionnés, elle nous a libérés. Bille en tête, nous avons bricolé un ouaibzine à l’ancienne, Cosmo Zebra, le tristement nommé. Objectivement, 98% du contenu est à jeter. Adeptes des comptes ronds, nous en avons balancé 100% à la poubelle. Lester Bangs est celui qui a ouvert la boîte de Pandore, libérant les énergies accumulées et refoulées pendant plus d’un quart de siècle. C’est brouillon, désordonné, insupportablement arrogant, bêtement didactique, grossièrement moralisateur, maladroitement pousse-au-rire. Mais j’y retrouve des presque fulgurances, des choses que je serais bien incapable aujourd’hui d’exprimer avec autant de netteté, preuve que la grâce peut être accordée aux inexpérimentés, aux crétins, aux prolétaires et aux économiquement faibles.
Livrons, à titre d’exemple, la conclusion de « L’instant critique » (ébauche d’essai sur la rock-critic) :
« Et on en arrive aux choses sérieuses. Ce que certains savent par expérience et les autres par instinct. Après avoir évoqué le caractère fugitif de la musique, quoi de plus logique que d'insister sur le caractère précaire de celui ou celle qui veut capturer la magie de cet instant fugace. Comme beaucoup de monde, j'ai ce qu'on appelle « l'esprit d'escalier ». Et quand je ne pense pas en permanence à ce que j'aurais dû dire en telle circonstance, je ne peux pas m'empêcher d'imaginer ce que je pourrais dire si telle situation se présentait dans le futur. Avec tout ça, j'ai peu de dispositions à apprécier le moment présent pour ce qu'il est réellement. Pour l'écriture, c'est pareil. Et je suis parfois surpris de voir mes paroles dépasser mes pensées (alors que, la plupart du temps, je serais déjà bien content qu'elles les rattrapent). Je suis déphasé en permanence. C'est une malédiction qui ne se voit exorcisée que lorsque j'écoute de la musique et que lorsque je suis résolument disposé à apprécier chaque dixième de seconde de ce temps qui s'écoule et qui ne se reproduira plus jamais à l'identique. On ne peut pas se baigner deux fois dans la même rivière. Et on ne peut pas écouter deux fois le même morceau. Et c'est ce moment là, cet instant critique, qu'il faut sans cesse rechercher, jusqu'à se perdre. Le traquer avec la ténacité et la persévérance que nous insuffle la passion. Cet instant critique qui rachète tous les autres. La valeur de l'expérience. Ce plongeon dans un océan sonore. En espérant que, cette fois-ci, on en ressorte purifié. »

Cosmo Zebra, récidiviste du coma, a dû s’auto-administrer quatre (4, comme les points cardinaux, les Ramones et les doigts de la main de Wiley Coyote) électrochocs avant de s'avouer que la plaisanterie avait assez duré. C’est le moment choisi pour l’entrée en scène de HOBO. « Sur le papier », pour de vrai, pour peu de temps. Et maintenant Hobo Mind Tribune, dans la teuté, pour l’instant.
La semaine prochaine, nous diffuserons un documentaire en egorama sur la migration du saumon. [Ah. Au temps pour moi, on m’annonce que c’est déjà fait.]


Chronologie partielle :
avril 1979 : sortie d’un double album des Ramones, « It’s Alive » (Sire records), enregistrement intégral d’un concert donné à Londres le 31 décembre 1977.
26 août 1980 : mort de Fred ‘Tex’ Avery.
1983 : Philippe Garnier cesse progressivement d’écrire pour Rock & Folk.
Octobre 1986 : Les Thugs sortent « Radical Hystery » (Closer), 45 francs.
nuit du 15 au 16 octobre 1987 : tempête sur l’ouest de la France et sur les îles brittaniques.
Octobre 1987 : Jackie Berroyer participe à l’émission « Rapido » sur TF1 (courtes séquences sur la jeune scène dite « alternative »).
30 avril 1989 : mort de Sergio Leone.
Mai 1989 : Dominic Sonic sort « Cold Tears » (Crammed Discs), 89 francs.
Octobre 1991 : sortie de « Nevermind » de Nirvana (Geffen), 124 francs.
1993 : Thee Headcoats sortent un album sur Sub Pop records, « Heavens to Murgatroyd, it’s thee Headcoats... already! ». La pochette est dessinée par Daniel Clowes. 75 francs.
1993 : Gotlib publie « J’existe, je me suis rencontré » (Flammarion, 95 francs).
juin 1994 : réédition en hardcover de « Death : the high cost of living » de Neil Gaiman (un spin off de la série « Sandman »). Prix incertain, comme précisé par le titre.
février 1995 : Roky Erickson, furtivement sorti de sa retraite, réinterprète ses chansons dans « All that may do my rhyme » (Trance Syndicate), 75 francs.
3 juin 1995 : mort de Jean-Patrick Manchette.
Décembre 1995 : Bill Watterson cesse de dessiner « Calvin & Hobbes »
Septembre 1996 : Les éditions Tristam publient « Psychotic reactions & autres carburateurs flingués » de Lester Bangs (traduit de l’américain par Jean-Paul Mourlon), 145 francs.
1er janvier 1997 : mort de Townes Van Zandt.
Octobre 1999 : Hervé Prudon publie « Cochin » (Flammarion, 104 francs).
Décembre 1999 : première mouture du ouaibzine Cosmo Zebra.
15 avril 2001 : mort de Joey Ramone.
2 mars 2002 : les White Stripes jouent à Nantes à l’Olympic, un ancien cinéma, 30 place Jean Macé.
Avril 2003 : premier numéro de HOBO (freeletter).
12 septembre 2003 : mort de Johnny Cash.
Mars 2004 : Arnaud Le Gouëfflec publie « Basile et massue » chez L’escarbille. 13,20 euros.
printemps 2004 : premier numéro du fanzine de luxe « Minimum Rock’n’Roll », 15 euros.
Avril 2008 : cosmozebra.hobo revient en mode partage.
Septembre 2008 : JB Nelson sort « Weeping Willows » (Devil’s Ruin records), 6,99 euros.
Février 2010 : séparation des White Stripes.
Avril 2014 : troisième numéro de HOBO (version immatérielle), plus de dix ans après le deuxième.
Octobre 2014 : Hobo revient en mode astral (mind tribune).
été 2015 : nous y sommes. Pour combien de temps ?

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