Nous y avons peut-être été un peu fort la fois dernière. Tant de vérités délivrées façon brute et sans emballage peuvent déstabiliser. Moi le premier. J’en ai peut-être trop dit, je me sens dénudé et exposé, ça me gène, me déstabilise. On a l’éducation qu’on a. Ça va pas aller en s’arrangeant.
Nous rappelons aux dissipés que nous réapprenons à écrire (cf. entrée du 24 décembre). De là à employer le mot « écrivain », il y a une marge. Mais il n’y en a pas non plus trente-six dans le dictionnaire. Scribouilleur, tâcheron, fanzineux (l'horreur !), bloggueur (la honte !), storytelleur (l’infamie !), diariste (aux fers !), critique (au bûcher !), plouc (ça se réchauffe), branleur (on brûle). Le résultat ne me satisfait pas — là-dessus, je suis lucide, intransigeant — mais je persiste, au cas où sortirait une belle phrase, une image pertinente, un moment de poésie. On ne sait jamais.
On ne sait pas grand chose, à vrai dire. On se complaît dans notre ignorance. Le non-savoir est notre refuge douillet, notre caverne d’ermite. Nous allongeons la main à l’entrée de la grotte et la retirons aussitôt devant une pluie continuelle d’informations, de commentaires, de mots et d’images. Trop dangereux. La pluie risque de compromettre notre ignorance. Nous reculons d’un pas.
Quelqu’un a écrit : « ... je ne crois pas qu’aucune éducation d’écrivain se soit faite sans une quantité anormale de lectures dès l’âge de six ans (neuf me paraîtrait déjà bien tard) »
Qu’ai-je fait de mes six ans ? Une chose est sûre : je ne les ai pas passé à lire.
Il paraît pourtant que j’avais des dispositions précoces.
En allant m’inscrire à l’école primaire, ma mère a tenu à prévenir l’instituteur — j’écris « instituteur » mais son titre était peut-être autre : je ne suis pas très au fait des nomenclatures scolaires, j’écrirai donc « instituteur » —, elle a donc dû lui dire :
— Je tiens à vous prévenir que mon fils est spécial.
L’instituteur a dû m’étudier du regard en pensant tout haut ou tout bas :
— Spécial, c’est vous qui le dites. C’est vrai qu’il n’a pas l’air très éveillé mais il est encore trop tôt pour le diriger vers un établissement spécialisé, croyez-moi, l’école en a dressé de plus ahuris.
Ma mère a dû dire :
— Non, je voulais dire qu’il est doué. C’est peut-être un génie.
L’instituteur a dû m’étudier plus longuement, s’apprêtant déjà à décrocher le téléphone, donner l’ordre d’arrivée à des chercheurs du CNRS, de l’aérospatiale, agents des services secrets, lesquels me séquestreraient illico presto dans une salle de laboratoire stérilisée, des électrodes branchées dans le cerveau pour mesurer l’amplitude exacte de mon génie. Au lieu de quoi, il a dû demander :
— Ben alors, qu’est-ce qu’il a de si génial ?
Ma mère a dû répondre :
— Il a pas encore trois ans et il sait déjà lire.
Stupeur dans la salle. Tous les regards se sont tournés vers ma mère, y compris le mien car j’étais, tel Monsieur Jourdain, le premier surpris : « Ah bon ? Je sais lire et je ne m’en suis même pas aperçu ! »
L’instituteur a éloigné son regard du téléphone et s’est saisi d’un livre, qu’il a ouvert et placé devant mes yeux. Il voulait des preuves. Il m’a demandé de lire.
La première ligne du texte commençait par « Ce matin » et je me revois encore écarquiller les yeux sur la page, et je m’entends encore énoncer à haute voix : « Queue... mâtine... »
C’était fini.
L’instituteur a claqué énergiquement les volets du livre et s’est adressé immédiatement à ma mère, pour la rassurer :
— Ce n’est rien. Une fois apprises les règles élémentaires de grammaire, de conjugaison et de phonétique, ça ne fait aucun doute : il saura lire.
Pas de chercheurs de l’aérospatiale, pas d’électrodes dans le cerveau. Mon génie et mes dispositions précoces ne trouveront à s’exprimer que sous la condition sine qua non d’une stricte obéissance aux règles. Autrement dit, logé à la même enseigne que l’ensemble du peuple commun.
Dès la fermeture du livre, tous les gestes et paroles de l’instituteur ont été exclusivement destinés à ma mère, visant à la rassurer, à atténuer son humiliation publique, dédramatiser son erreur de jugement, présenter ses condoléances, respecter sa peine ; sa peine de n’avoir pas un fils doté de génie.
Pendant ce temps, j’étais moi, déjà à l’écart, une « queue mâtine » encombrante coincée en travers de la gorge, impossible à digérer.
A partir de ce moment-là, la lecture n’est pas une chose vers laquelle je me sois tourné spontanément, avec joie et allégresse. Hormis les corvées obligatoires, passé le quart de siècle, je n’avais lu que quatre ou cinq livres. « Ubik » de Philip K. Dick, « L’orange mécanique » d’Anthony Burgess, « Les gardiens » d’Alan Moore, « Chroniques martiennes » de Ray Bradbury. Mes quatre évangiles. Et « La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole dans le rôle des apocryphes. On ne s’étonnera pas d’un manque de pragmatisme et d’un certain décalage concernant la vie en société. Je ne n’avais pas exactement le sens des réalités.
Tout cela est passionnant et inédit, oui oui, ne faites pas cette tête-là, continuons sur notre lancée. Un peu plus tard, « Psychotic reactions » de Lester Bangs finira par me déniaiser (la fréquentation prolongée des musiques vulgaires et populaires — le rock, quoi ! suivez un peu, merde — avait également contribué à mon retard culturel et social) mais c’est une autre histoire que je raconterai bientôt — c’est-à-dire jamais — sur ma timeline (burn the witch ! burn !) car, sans vouloir vous faire offense, il commence à faire un peu frisquet. Allez, on se rhabille.

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