Monté de sa province, Berroyer se retrouve devant les portes de Paris. La sentinelle lui demande ce qu’il sait faire. — Dessin. On l’oriente vers Hara Kiri. Choron lui demande quel genre de dessins ? subliminaux ? caricaturaux ? animaux ? super-héros ? — Dessins industriels. On lui confie la chronique sportive. Berroyer ne connaît que les joueurs du Football Club de Reims, lesquels viennent de périr dans un accident d’avion en compagnie de ceux de Manchester United et de Buddy Holly. Cela constituerait un handicap pour beaucoup. Pas pour Berroyer. Infiltré dans l’équipe de sauveteurs, il chouchoute Miles Davis, un rescapé du crash. Berroyer aime Miles Davis, le jazz et les yéyés, mais surtout Miles quand il joue libéro. On le retrouve dans Rock & Folk. Et pourtant il n’a pas l’âge, il est trop vieux. Berroyer est copain avec René et Martin, ils philosophent volontiers. Sur les questions du déterminisme social et de l’impossibilité d’échapper à son destin, René et Martin décident de revoir l’ensemble de leurs travaux. On les comprend. Ils ne connaissaient pas Berroyer à l’époque où ils ont écrit le « Discours de la méthode » ou « Phénoménologie, herméneutique et vieilles dentelles ». Berroyer est une entorse à la logique, une remise en cause des lois éternelles de la nature.
« Je suis décevant » a failli être un essai sur Rimbaud. Publié en 1987, à quelques années d’un embouteillage monstre dans les rayons pour commémorer le centenaire de la mort du poète, c’est finalement devenu un livre de Berroyer. C’est plus sage.
Berroyer est un sage.
Je suis rivé à ses paroles de sagesse. Après les exécutions de Cabu et Wolinski en janvier dernier — vous en avez peut-être entendu parler, ça a fait tout un foin —, je n’attendais qu’une chose : lire Berroyer. La mort de Cabu et Wolinski m’a causé de l’émotion, je ressentais de la tristesse mais je ne savais qu’en penser. Cette paralysie de la pensée survient de plus en plus souvent chez moi. Désarmé et désemparé, je reste coi et con comme deux ronds de flan, pareil que quand un moteur ne démarre pas, qu’un robinet fuit ou qu’une forêt brûle, situations où l'action se résume à rien et la parole à peu de chose. Je me dis : Berroyer saura.
Sur ce qui s’est passé en janvier, Berroyer a bien écrit. A chaud dans Siné Mensuel. A tiède dans Fluide Glacial. Sans complaisance ni pompe. Berroyer a tenu la rubrique nécrologique dans Hara Kiri, mauvaise blague revenant à répéter la bonne et la mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle, c’est qu’on ne s’habitue pas. La bonne nouvelle, c’est qu’on ne s’habitue pas. Nous réinviterons Descartes et Heidegger à l’apéritif (et peut-être Blaise, s’il sait se tenir) pour faire le tri.
Berroyer n’est pas seulement un sage, c’est aussi un romancier. Il a presque réussi à nous le faire oublier. Filou, dilettante, touche-à-tout avec l’air de ne pas y toucher, il est dans la rue celui qui s’excuse de ne pas nous avoir bousculé. Notre temps de réaction est améliorable (« Hé mais, lui là, je rêve pas, il m’a touché »). Son statut de libellule mondaine a jeté dans l'ombre son oeuvre écrite. On la réhabilitera, n'en doutons pas.
Je relis peu. J’avais commencé à relire « Je suis décevant » avant de stopper net autour à la page 117, transformé en statue de sel, incapable de résoudre l’énigme posée par un sphinx malicieux. Le passage se situe entre la page 115 et la 117. Tout en allusion, Berroyer évoque un écrivain (« on l’adapte, on le récompense ») mystère. Mettons, nous sommes en 1984-86 en prenant une fourchette large. Qui cela peut-il bien être ? Berroyer est chiche en indice et ne facilite pas la tâche du gendarme ou de l’agent des douanes. Le facteur se passe l’enveloppe d’une main à l’autre (Djian ? Belletto ? Belletto ? Djian ?) sans se décider à la glisser dans la boîte aux lettres. J’ai repris le passage (je vous mets l'extrait en copie, vous verrez) et reste dubitatif. Tel un Sam Spade en chausson, je reprends aujourd'hui l’enquête. Je veux savoir. En 1984-86, je savais déjà marcher et parler. La résolution du quiz est normalement à ma portée, plus facile que le repérage d’une allusion à Héraclite dans l’oeuvre de Platon ou à Paulhan dans celle de Léon Werth. Ça me tient à coeur de savoir, pour une fois. L’écrivain mystère, adapté et primé donc, se la joue « ours », mauvais coucheur, pas de showbiz ni de télé (on enlève un point à Belletto). L’écrivain mystère cite ses influences : « le monstre de Meudon, le colosse de Big Sur, la bête unipogne ». Après décodage de la charade, on trouve Céline, Miller, Cendrars (on ajoute un point à Djian). L’écrivain mystère est « un peu à la mode », il a écrit un « pavé » (un point partout). L’écrivain mystère est un peu plus âgé que Berroyer (on enlève un point à Djian, on en rajoute un à Belletto). Pourquoi l’âge ? Parce que Berroyer se compare, ça lui aurait fait de la peine de trouver des qualités à un plus jeune. Berroyer est humain, vieux jeu, vaniteux, pas si humble, pas si sage. Berroyer n'est pas de prime emballé par l'écrivain mystère mais il lui trouve du chien. Emmanuel Carrère écrit dans « Limonov » : « L'homme qui se juge supérieur, inférieur ou égal à un autre ne comprend pas la réalité. » (une citation reprise dans « Le Royaume » par le même Carrère, en une belle manifestation d'amour-propre). Berroyer est lucide sur lui-même et son potentiel d’écrivain : « Je pourrais, faut pas croire ». Sous-entendu : je pourrais faire la grande oeuvre. Et ce n’est pas une provocation ou de la forfanterie. Je crois vraiment qu’il pourrait. Berroyer est son meilleur critique. Faut le lire dans n’importe quelle interview, un regard introspectif d’une grande acuité. Il bonifie l’entretien, c’est un plaisir. Ses romans (récits ? chroniques ?) contiennent en marge leur propre critique. Berroyer est son propre flic, il se surveille à mort. Déformation professionnelle, il mâche le travail et ne laisse que des miettes aux commentateurs ultérieurs. Dur de passer après.
Mais l’écrivain mystère, qui est-il ? On se le demande encore, sans pouvoir se répondre. Tel Sam Spade en chausson, j’ai maintenant la conviction que Berroyer a brouillé les pistes et combiné plusieurs écrivains en un seul. C’est malin. L’écrivain mystère des pages 115 à 117 est donc à la fois Philippe Djian ET René Belletto, peut-être même saupoudré d’une dose d'André-Joseph Dubois, de Pierre Michon, et, pourquoi pas, Louis Calaferte (« Septentrion » a été libéré des geôles de la censure en 1984). De ceux-là, le Sam Spade en chausson (je ne peux pas tout faire) n’a lu que les deux derniers. Mais il vous encourage amicalement à lire Berroyer.
Jackie Berroyer : « Je suis décevant » (Balland, 1987).


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