2015-06-08

Delaney Davidson

Les témoins s’inquiètent. L’homme de la rue s’interroge, la ménagère de moins de cinquante ans est plongée dans la perplexité, les instituts de sondage se tâtent, la situation préoccupe. Le public ne se déplace plus aux concerts. Les artistes eux-mêmes hésitent à faire le déplacement. Les agences de notations sanctionnent le manque d’amour des uns, la conscience erratique des autres et délivrent des mauvais points à tout le monde. Le constat est accablant. Ne restent dans la salle que les aigris, les frustrés, les hostiles et quelques pieds tendres (dont la non appartenance aux catégories précédentes n’est pas prouvée) applaudissant par politesse ou réflexe mécanique. L’ambiance est maussade. Dans ces conditions on hésiterait à se déplacer. C’est d’ailleurs ce que nous faisons : on hésite. Malgré nos faibles protestations, la dématérialisation progresse inéluctablement.
Dans le vieux Berne (Suisse alémanique), une officine résiste encore et toujours à l’envahisseur : c’est le « Voodoo Rhythm & Pantichrist Hardware Store ». Chaque mot compte. Hardware parce que c’est du solide. Panties parce qu’on est jamais aussi bien sous-vêtu que par soi-même (ou non, c’est pour offrir). Rhythm parce que les espèces sonnantes et trébuchantes sont acceptées (les transactions opaques vers le Luxembourg aussi mais c’est moins groovy). Voodoo pour l’onction primitive sacrée et le temps du rêve. La marchandise s’étale au mètre linéaire. La soupente a été aménagée pour les sessions musicales, elle sert de grenier pour y entreposer les instruments et les musiciens, comme de vieilles choses dont on n’aura bientôt plus l’usage. La disposition amuse. Les passants hésitent entre jubilation et hilarité, ils ont l’air ravi. Ce jour-là, 14 août 2014, perchés dans la mezzanine miniature nous trouvons Monsieur Zeller (alias Reverend Beat-Man), soeur Garcia (alias Nicole « Hermana » « Sister » « Schwester » Garcia) et Delaney Davidson.


Avec son allure déguenillée et nonchalante, Delaney Davidson s’attire d’emblée notre sympathie. Country noir et dark cabaret, il appuie un peu le cliché bohème mais on l’aime bien. On le dit secret, mystérieux, énigmatique. Il est, sur ce point, en concurrence avec plusieurs milliers d’artistes du même âge et du même sexe (tant il est impossible de savoir ce qui se cachent de ténèbres dans le coeur des hommes). Delaney Davidson a pour lui quelque chose que les autres n’ont pas : un bon quart de ses disques sont introuvables. Ses concurrents ont beau être secrets et énigmatiques, nous trouvons finalement la combinaison de leur coffre-fort ou le sésame de leur caverne et, ce qu’il — ou elle — recèle, nous avons tout le loisir de le copier, dupliquer, partager, torrentifier, seeder, essaimer, dématérialiser à outrance. Pour Delaney Davidson, c’est différent (et cela attise notre curiosité, fût-elle dégradée ; cela stimule notre imagination, fût-elle carencée). Pour Delaney Davidson, il nous manque des disques. Et ce manque est devenu rare, précieux, recherché. Le manque est devenu notre dernière richesse.
Né en Nouvelle-Zélande, c’est en Suisse, sous l’égide de Monsieur Zeller (et son label de qualité Voodoo Rhythm records), que Delaney Davidson s’est fait connaître. Adopté par les Dead Brothers, il a entamé une discographie en one-man-band avec « Self Decapitation ». Puis nous apprenions que ce n’était pas son premier disque. Il en avait déjà bricolé, dont deux seront réédités. Nous apprenions ensuite qu’il a fait partie des Alpine Cretins (les « crétins des Alpes » qui, comme son nom ne l’indique pas, est un duo mixte de country orthodoxe) et quand nous commencions à nous habituer à son statut de citoyen suisse honorifique, le voilà reparti aux antipodes s’acoquiner avec des compatriotes (Marlon Williams, Tami Neilson, Tiny Lies, liste incomplète), se greffer à des entreprises diverses (dont Manos Del Chango avec soeur Garcia) et refaire un tour intercontinental avec la soeur de soeur Garcia. Arrêtez tout. On a compris. Delaney Davidson est insaisissable, en cavale, hobo.
Delaney Davidson a aussi pour lui (et il lui en sera tenu gratitude) d’avoir interprété deux de nos chansons préférées : « Wayfaring Stranger » (sur l’album « Ghost Songs ») et « Ramblin’ Man » (vidéo à la sauvage ci-dessous).


« Ramblin’ Man » (le départ) et « Wayfaring Stranger » (le retour) sont les hymnes « hobo » officiels. Nous ne le répèterons jamais assez.
Tout ça pour dire que Delaney Davidson sera en France cet été. Et si la dématérialisation effrénée ne nous conduit pas à l’anéantissement psychique et à la désintégration moléculaire, il se pourrait même que nous soyons ses témoins.


Delaney Davidson est ici et puis , et aussi un peu là, et on peut presque l'entendre par là

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