« Maintenant il faut que je fume une cigarette. J’écris ceci dans le coin d’une prairie où je suis venu laver mon linge et en espérant que celui-ci sèche. »
L’intermède tabagique semble avoir mis Jean-Marie Déguignet d’excellente humeur puisqu’il reprend son « Explication des mythes » tambour battant, à sa façon frénétique, par un passage qu’on devine écrit d’une seule traite, jubilatoire, désopilant.
On ne dira jamais assez l’amitié et la sympathie que l’on porte à Déguignet, paysan breton de troisième classe, philosophe stoïcien, successivement mendiant, gardien de vaches, soldat, apiculteur amateur, ermite, cultivateur, contestataire, débitant de tabac, vendeur itinérant, assoiffé de connaissances, forte tête, suicidaire, un peu fou et profondément seul. Il est notre arcandier modèle, notre frère en humanité, celui à qui s’applique à la perfection la déclaration de Romain Gary : « Je suis un minoritaire né. Les plus forts, je suis contre ! »
On aimerait affirmer à l’emporte-pièce que tout Déguignet est là, dans les presque 1000 pages de l’« Histoire de ma vie ». Mais notre petit doigt nous dit que ce récit d’une vie ne déroge pas aux réarrangements ultérieurs, aux tacites compromis avec soi-même, et qu’entre l’histoire et la légende Déguignet opte — nous faisons pareillement — pour une version améliorée de lui-même. Notre petit doigt nous souffle que de minuscules morceaux de Déguignet sont éparpillés dans les marges, entre les lignes, dans les ruptures et les interruptions de textes, dans les rares témoignages de tiers ayant côtoyé l'homme et laissé une trace infime, dans la nature, dans cette prairie où il est venu laver son linge. C’est là que nous le chercherons.
En juin, Jean-Marie Déguignet rencontre Anatole Le Braz à Quimper. On ne connaît pas l’année exacte (1897 ou 1898 ? [1]) mais le mois ne fait aucun doute. C’est la fin du mois de juin.
La rencontre est savoureuse.
Déguignet en a bavé. Il a 60 ans passés, il est usé sinon vieux, diminué sinon impotent, sans travail, veuf, miséreux. Il a 24 cahiers d’écolier sous le bras.
Le Braz a moins de 40 ans. Il est professeur au lycée de Quimper depuis 10 ans. Il a collecté auprès de la population des contes, légendes et histoires traditionnelles, compilés sous le titre « La légende de la mort ». Il est impatient de partir en vacances.
Déguignet l’informe d’emblée : « Les gens vous ont raconté des âneries inventées de toute pièce. Moi je vous apporte la vérité ».
La vérité mesure 17 centimètres de largeur, 23 centimètres de hauteur, 13 centimètres d’épaisseur, elle pèse 2,5 kilogrammes et tient dans 24 cahiers d’écolier de 40 pages chacun. Déguignet a songé aller enfouir la vérité sous une roche du Stangala dans l’espoir qu’un jeune vacher la découvre un jour et en fasse bon usage. Puis, hormis quelques détails techniques (incertitude climatique, risque de détérioration), la nature foncièrement antidémocratique de cette option lui a sauté aux yeux et il a préféré confier la vérité à Anatole Le Braz. En conséquence, Le Braz devrait s’en trouver flatté.
Il s’en trouve surtout étonné. Le Braz s’attendait à devoir transcrire la relation d’un conte, d’une légende ou d’une histoire traditionnelle narrée dans l’idiome local par un bon vieillard bien d’ici et il se retrouve avec un volumineux manuscrit écrit en français — en un français plutôt bon — dans un style incisif, riche et vivant.
Mémoires d'un paysan bas-breton de troisième classe
« J’ai lu dans ces derniers temps beaucoup de vies, de mémoires, de confessions de gens de cour, d’hommes politiques, de grands littérateurs, d’hommes qui ont joué en ce monde des rôles importants ; mais, jamais ailleurs que dans les romans, je n’ai lu de mémoires ou de confessions de pauvres artisans, d’ouvriers, d’hommes de peine, comme on les appelle assez justement, — car c’est eux, en effet, qui supportent les plus lourds fardeaux et endurent les plus cruelles misères. Je sais que les artisans et hommes de peine sont dans l’impossibilité d’écrire leur vie, n’ayant ni l’instruction ni le temps nécessaires. Quoique appartenant à cette classe, au sein de laquelle j’ai passé toute ma vie, je vais essayer d’écrire, sinon avec talent, du moins avec sincérité et franchise [...] »
Passée la surprise, Anatole Le Braz continue à lire. Il est conquis. Il retrouve Déguignet dans son logis miteux, sous les combles, au 17 B rue du Pont-Firmin à Quimper. C’est la deuxième rencontre, aussi savoureuse. Les deux hommes vont se livrer à un jeu de dupes.
Le Braz propose d’acheter le manuscrit afin de le proposer à un éditeur. Déguignet ne veut pas d’argent, il le donne volontiers et répète que son intention première était de l’enterrer sous une roche au Stangala. Le Braz s’outre de tant de légèreté, il refuse de garder le manuscrit sans un acte de cession en bonne et due forme. Déguignet se laisse fléchir, il signe un document fixant à 200 francs le prix de vente du manuscrit, droits d’auteur à venir, propriété intellectuelle exclusive et tout le toutim. Une affaire. Le Braz s’en va avec le manuscrit. Déguignet garde le document de cession.
Pendant les sept années suivantes, les 24 cahiers d’écolier (peut-être aussi les 200 francs) vont beaucoup manquer à Jean-Marie Déguignet. Il se sent floué, ne décolère pas. « J’ai recommencé les écrits que cette canaille m’a volés qui ne sont autres que l’histoire très curieuse et très intéressante de ma vie [...] » Dans cette nouvelle version Le Braz se fait égratigner, agonir d’injures.
Ces deux-là ne sont pas du même monde, leur notion du temps est différente [2]. En 1904, la Revue de Paris publie partiellement Déguignet sous le titre « Mémoires d’un paysan bas-breton ». Le Braz acquitte finalement les 200 francs, en deux mensualités. Déguignet lui exprime aussitôt sa gratitude tout en gardant un sentiment ambigu envers Le Braz (« contre lequel j’ai écrit beaucoup, mais beaucoup de vérités contre lesquelles il ne peut rien dire »). Au soir de sa vie, il lui fait même des appels du pied. Ses mémoires réécrites (en plus grand), il ne voit que Le Braz pour leur trouver une place dans l’édition. Cela ne se fera pas. La parution des « Mémoires » dans la Revue de Paris s’arrête brusquement. Plus tard Anatole Le Braz, en la matière aussi peu fiable — et peut-être moins — qu’une roche du Stangala, avouera avoir égaré les 24 cahiers.
Après ce mois de juin de 1897 (ou 1898 ?), Déguignet et Le Braz se sont revus quelques fois. « Puis, brusquement, il s’éclipsa, disparut de mon horizon. Avais-je froissé, à mon insu, sa susceptibilité extrêmement ombrageuse ? Avait-il été pris d’une de ces crises de misanthropie aiguë, auxquelles il était sujet, m’a-t-on dit, et qui le faisaient se terrer à la campagne, dans les retraites les plus sauvages, comme un animal blessé ? C’est un point qu’il ne m’a pas été possible d’éclaircir. » Cela, c’est Le Braz qui le dit. Déguignet dit autre chose. Se présentant au domicile de Le Braz pour lui demander ce qu’il comptait faire de ses manuscrits, le lettré faisait envoyer sa servante s’excuser, le maître étant absent ou indisposé ou les deux, de ne pouvoir recevoir personne. Déguignet — quelle imagination tout de même ! — apercevait même parfois la silhouette furtive d’Anatole Le Braz derrière les rideaux. Se sont-ils engueulés ou l’un a-t-il cherché à éviter l’autre ? Nul ne le sait.
Les « Mémoires d’un paysan bas-breton », tout le monde connaît. Dans le cas inverse, plusieurs sites existent, qui en font une excellente présentation. Je n’en dévoilerai que peu de choses et ne m’attarderai que sur deux épisodes. Le premier pour l’état d’esprit, le second pour le contexte.
Garçon vacher, potr saout, cow boy
A dix-neuf ans, Déguignet est un cow-boy. Un garçon vacher. Avant l’époque de la stabulation et des cornes coupées, les vaches réclamaient des soins et une surveillance constante. Le vacher dort à l’étable, s’assurant que les bovins ne se blessent pas, qu’un animal ou un sorcier tourneur de lait ne rôdent pas dans le coin. Le vacher ne dort que d’un oeil, n’a aucun loisir. Un fermier de Kerfeunteun demande au jeune Déguignet si le métier de vacher n’est pas trop contraignant. Haussement d’épaule : « où la chèvre est attachée, elle est obligée de brouter » (c’est un proverbe breton). A quoi le fermier suggère : « il arrive que la chèvre casse sa corde ». Que n’avait-il pas dit là ? Et c’est ainsi qu’au lieu de garder les vaches les jeunes s’en vont écouter du rock’n’roll, rouler à mobylette, prendre du LSD, jouer au flipper en claquant des doigts, en chahutant des hanches; mais nous sommes en 1853 et, avant l'apparition de ces diaboliques inventions, Déguignet allait bientôt faire ce qu’il y avait de plus subversif pour un garçon de son temps et de sa condition : apprendre à lire et écrire le français. Plus scandaleux encore : penser par lui-même. Déguignet sera cela : un libre-penseur.
Ayant cassé sa corde et humé le vent de la liberté, une chèvre s’aperçoit toutefois assez vite que sa corde a une fichue tendance à s’entortiller sur le premier piquet venu. Elle s’étrangle, suffoque, panique, s’en veut de sa bêtise, se sent humiliée, vitupère contre le piquet. Elle casse à nouveau la corde et s’étrangle au prochain obstacle. C’est un éternel recommencement. C’est ce que les philosophes appellent la condition humaine, c’est ce que les bouddhistes appellent la première des nobles vérités, c’est ce que les marxistes appellent la dure loi de la société matérialiste. C'est Catch 22, c’est la civilisation. La civilisation plante des piquets partout. Certains, étranglés à leur piquet répondront aux passants qui leur demandent si tout va bien que, tout bien considéré, oui ça va pas trop mal. C’est ce qui s’appelle faire semblant. Déguignet ne fait pas semblant.
17 B rue du Pont-Firmin
Le 10 avril 1902, le commissaire de police ouvre son courrier. Une missive en provenance du 17 B rue de Pont-Firmin l’informe que l’expéditeur va se suicider tel jour à telle heure. La lettre respecte les délais de distribution des P&T, finesse procédurière imparable, elle est signée Jean-Marie Déguignet. Personne ne pourra pas prétendre avoir été pris en traître.
Diogène avait son tonneau, Thoreau sa cabane au bord de l’étang de Walden, Baudelaire sa chambre de bonne, Déguignet a son trou de 6 mètres cubes au dernier étage d’une maison ouvrière, au 17 B rue du Pont-Firmin à Quimper. Déguignet a commencé à écrire là, dans les années 1890. L’endroit n’est pas précisément propice à l’inspiration. J’ai acheté un vélo dans le quartier en 1985. Ceci n’a pas eu le moindre effet sur ma carrière littéraire ou mes performances sportives. Lorsque Jean-Marie Déguignet commence à écrire, il est vieil homme et il pense à la mort. Beaucoup. Il écrit une fois sa vie, puis une deuxième, interrompt le cours du récit pour commencer un récit court, un « résumé succinct », « de peur de ne pas avoir le temps d’achever ce travail. » La mort est constamment présente à son esprit. Dans ses mémoires, Déguignet se voit mourir trois fois. Il est encore enfant. Par la suite, l’échéance fatale lui laisse un peu de répit. Sur le pont de Recouvrance à Brest, il ressent une vive attirance pour le vide, instant mélancolique vite balayé par un nouvel engagement sous les drapeaux. Les combats vous soignent un suicidaire. Sous les tirs des canons, il a autre chose à quoi penser. Revenu dans son « mauvais pays », Déguignet meurt une nouvelle fois dans un accident de voiture (calèche) et, comme les fois précédentes, en réchappe. Avec quelques séquelles physiques toutefois qui (cela et le grand âge) le rendent inemployable pour un travail exigeant et ingrat (ils le sont tous [3]). L’inertie lui pèse. Son corps le fait souffrir et la société bien davantage. La Société avec un S majuscule et la petite société archaïque de Quimper, qu’il exècre. Il écrit pour soulager sa peine et se réchauffer l’hiver. Cela semble marcher : son cerveau bouillonne, son coeur s’apaise. Il est promu « philosophe stoïcien ». Les agents du recensement notent « rentier » pour une seule raison : la case du formulaire est trop petite pour pouvoir inscrire « paysan bas-breton de troisième classe & philosophe stoïcien ». Mais nous savons à quoi nous en tenir. Néanmoins, après la filouterie d’Anatole Le Braz, Déguignet en a gros sur la patate. Son proprio insinue qu'il ne verrait aucun inconvénient à le voir loger ailleurs, Déguignet en a vraiment très gros sur la patate. Il a les nerfs à vif.
On lui demande de circuler, c’en est trop. C’est la goutte qui fera déborder les bords. Il est meurtri dans sa chair. Les boulets de canons qui sifflaient à ses oreilles lors des combats ne lui ont pas causé tant de tremblements. Il est choqué. Qui lui a demandé de circuler ? Un agent de police. Sur quel ton ? On ne sait pas, mais même en atténuant au maximum la réaction outrée et excessive de Déguignet, on imagine qu’il lui a mal parlé. Très mal parlé. Monsieur l'agent, je ne vous félicite pas. Vous avez durement blessé la sensibilité d’un brave homme.
Déguignet prend sa plume et prévient par lettre le commissaire de police. Cet agent aura son corps sur la conscience, que cela soit dit. La conscience de l'agent ne moufte pas mais celle du commissaire de police lui commande d’aller vérifier ce qui se trame au 17 B rue du Pont-Firmin.
Tout un poème, le 17 B rue du Pont-Firmin. Dans ce « trou de 6 mètres cubes », il y a un grabat de fougère qui compose, « avec une chaise dépaillée, une table boiteuse, quelques livres et un pot à eau, tout le mobilier » (nous devons cette minutieuse description à Anatole Le Braz). Un élément anodin a semble-t-il échappé à l’oeil exercé du professeur (sauf s’il ne s’y trouvait pas encore) : un poêle à charbon.
Déguignet raconte lui-même sa tentative de suicide. La porte et la lucarne sont colmatées, la table boiteuse est poussée contre la porte. Il alimente le poêle et s’allonge sur son grabat.
Quelques heures plus tard, il se réveille. Une épaisse fumée noire. Serait le signe d’une antichambre de l’enfer ? Las. Ça ressemble en tout point au taudis du 17 B rue de Pont-Firmin, l’épaisse fumée noire en plus. Déguignet alimente une fois encore le poêle et se rallonge.
Quelques heures plus tard, il se réveille. Le commissaire de police l’informe, en termes peu amènes, que ça fait quand même vingt bonnes minutes qu’ils s'escriment, lui et son adjoint, à essayer de le ranimer. Ben voila. C’est bien la peine de se donner de la peine, si c’est encore pour se faire engueuler...
Pauvre fou
Déguignet se retrouve à l’asile. Plus qu’une déception, c’est une vexation. Tandis que la soeur supérieure, derrière son dos, fait faire à hauteur de crâne d'explicites mouvements à son index, Déguignet se plaint à un inspecteur sanitaire très étonné de trouver en cet endroit un homme capable de tenir un discours articulé : « si je suis ici parce que le docteur Koffec, la première fois qu’il m’a vu, a dit que j’étais fou ». C’est très exagéré. Le docteur Coffec n’a jamais dit ça. Il l’a seulement pensé. Et signé le registre d’admission à l’asile. Tout le monde vous le dira : Déguignet est paranoïaque, atteint du syndrome de persécution, délirant, toujours à se faire des idées. Et virulent avec ça. Incorrigible.
Cela dit, l’aliéniste invectivé — comme Anatole Le Braz avant lui — se piquera à lire les manuscrits de Déguignet. Le Coffec y trouvera des qualités, des informations pertinentes, une pensée originale et de grandes vertus divertissantes au récit de la vie « très curieuse et très intéressante » de Jean-Marie Déguignet. Si seulement il n’avait pas ce caractère de chien...
Le reste de la vie de Déguignet se déroulera peu ou prou de la même façon qu’avant sa tentative de suicide. Il écrit et vit frugalement des rentes procurées par un débit de tabac (privilège accordé aux anciens soldats). Son pécule lui sert essentiellement à acheter du tabac, du pain, de l’eau, de l’encre et des cahiers d’écolier. Et à payer son loyer (il n’habite plus, depuis sa sortie de l’asile, au 17 B rue du Pont-Firmin). Si Déguignet n’est pas l’homme le plus miséreux de Quimper, à une époque où le titre était très disputé, c'est parce que ses congénères ont placé la barre très haut. Et si Déguignet n’est pas, au moment de sa mort, en août 1905, l’homme le plus talentueux de Quimper, il a en tout cas placé la barre très haut.
Jean-Marie Déguignet : Intégrale des Mémoires d'un paysan bas-breton, éd. An Here, 2001 .
- version tronquée de la "Revue de Paris" sur wikisource et au format EPUB (pour les ceusses privilégiés qui possèdent une liseuse).
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Notes
[1] En décembre 1904, le premier texte des « Mémoires d’un paysan bas-breton » est précédé d’une présentation d’Anatole Le Braz. La première phrase : « C’était en 1897, un soir de juin. »
Le 14 septembre 1905, Anatole Le Braz répond au courrier du fils de Déguignet qui réclame le manuscrit que « votre regretté père est venu m'apporter spontanément en juin 1898 », lui opposant un refus ferme car il est légalement propriétaire de ces écrits et possède plusieurs documents qui le prouvent. Et après tout, pourquoi s'encombrer la mémoire de dates quand on a en sa possession les traces écrites ?
[2] Prenons la peine de nous mettre à la place d’Anatole Le Braz. Un soir de juin, il a en main un manuscrit dense, original et plein de verve, mais anticonformiste et plein de morgue. L’auteur lui est un parfait inconnu. Se rend-t-il, comme il l’affirme, « dès le lendemain » chez l’auteur pour lui acheter un manuscrit explosif dont la transcription intégrale « représenterait environ mille ou douze cents pages de la Revue » ? Prend-t-il le temps de lire, relire et peser la valeur littéraire et historique de ce « copieux » texte, séduisant certes mais « qu’une orthographe trop souvent fantaisiste rend obscur et souvent illisible ; qu’une surabondance de formules et de mots inutiles encombre » ? Cherche-t-il à revoir l’auteur afin de se faire une idée plus précise sur lui, déterminer s’il a affaire à un dangereux anarchiste, un doux entêté ou une inoffensive grande gueule ? S'enquiert-il, auprès de tiers mieux renseignés, d’informations sur les états de service et la réputation (trublion anticlérical, agitateur républicain, ermite misanthrope, honnête travailleur) d’un Déguignet qui lui apparaît de plus en plus insaisissable ? Tranchons bravement : nous n’aurions pas aimé être à la place d’Anatole Le Braz. Et s’il a pris le manuscrit et le personnage avec des pincettes, si son attitude — pour un observateur impartial — a pu paraître ambivalente, c’est justice et compréhensible. Nous lui savons gré de la parution, même avec « quelques corrections », du texte dans la Revue de Paris. Sans lui, le nom de Déguignet serait presque certainement passé aux oubliettes.
[3] Déguignet, pourfendeur des mythes et des religions, des systèmes politiques coercitifs, de l'ignorance généralisée, de l’effet abrutissant des superstitions et des contes (préfiguration du divertissement de masse), n’a curieusement jamais remis en cause le « mythe du travail », ne s'est jamais insurgé contre ses aspects débilitants. Au fond il aimait plutôt ça, travailler. Déguignet était sur ce plan un grand naïf. Obtenir de « belles carottes » (contre les prédictions de vieux paysans butés) l’emplissait de joie. Recevoir les éloges de son employeur, lorsqu’il avait vendu un nombre flatteur de polices d’assurance, l’emplissait de fierté.



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