2015-07-13

Misery loves company

Notre apprentissage de la lecture s’est affilé au contact des pochettes de disques (et des disques qu’elles contenaient). Passés en revue les titres, les musiciens, le producteur, le studio, le label, les paroles, les crédits, dédicaces, remerciements, appels aux dons, cris de révolte, quelle ne fût pas notre surprise de découvrir la présence de messages subliminaux inscrits sur les disques eux-mêmes, entre la rondelle centrale et les microsillons, à même le vinyle. Il y avait de quoi être intrigué. Une curiosité battue en brèche par les Hard-Ons (album « Love is a battlefield of wounded hearts », Vinyl Solution, 1989) qui gravaient sur la face A : « What the fuck are you looking at ? There’s no secret message here you stupid prick » et sur la face B : « And there’s no message here either cunt !! » Nous voilà bien. Pris en flagrant délit.
C’est pareillement sur cet arc de cercle de cire que nous a été révélée l’expression « misery loves company », intrigante elle aussi [1].

Elle sera l’objet de notre triturage quotidien de matière grise, en d’autres termes le sujet de cet article. Nous lisions ingénument « Condition de l’homme moderne » d’Hannah Arendt, la lèvre intérieure pendante, le sourcil froncé, moitié incrédule, moitié concentré, moitié perdu, approximatif dans l’opération mathématique consistant à additionner les moitiés, pour tout dire, pas sur nos gardes lorsque l’étymologie du mot compagnie (cum-panis) nous sauta aux yeux. « gens qui mangent le même pain », « hommes partageant le pain et le vin ». Ventre Saint-Gris ! Une compagnie partageant le pain ? Nos ancêtres frôlaient la subversion !
Arendt poursuit : « Le concept de « bien commun » au moyen âge [...] reconnaît simplement que les individus ont en commun des intérêts matériels et spirituels, qu’ils ne peuvent garder leur liberté et s'occuper de leurs propres affaires que si l’un d’entre eux se charge de veiller à cet intérêt commun. Ce qui distingue de la réalité moderne cette attitude [...], c’est moins la reconnaissance d’un « bien public » que l’exclusivisme du domaine privé, l'absence de ce curieux hybride dans lequel les intérêts privés prennent une importance publique et que nous nommons « société ». »
Ce passage nous interpelle pour deux raisons auxquelles nous donnerons comme noms petit 1) et petit 2)
1) La première concerne une retouche faite a posteriori, en loucedé, ni vu ni connu, à l’article sur Delaney Davidson. Le texte initial disait : « ce qu’il recèle, nous avons tout le loisir de le copier, dupliquer, partager, torrentifier, seeder, essaimer, et ceci avec une culpabilité minime puisque nous nous acquittons de l’impôt sur la copie privée et que, dans ce monde de privatisation et dématérialisation forcenées, l’espace public n’existe plus. » Nous ne savons pas pourquoi ce genre de phrase, ces expressions qui nous dépassent, sortent de notre clavier. Mais nous savons pourquoi nous l’avons supprimée. Nous sommes fatigués d’écrire à notre insu des généralités nébuleuses, des sentences définitives, voire un peu fausses (mais juste un peu). Le fait est : l’espace public se détériore, se corrompt — nous l’avons lu ailleurs, dans les livres écrits par des sommités, des gens avec des titres et de la jugeote. L’espace public — tel que nous le connaissons ou tel que le bon sens commun (common decency) voudrait qu’il soit — n’existe plus. Ce que nous écrivons par instinct plus que par réflexion sérieuse n’est donc pas toujours complètement dénué de vérité. On se rassure comme on peut. C'est la première raison.
2) La deuxième raison, parce que le passage de l'essai d'Arendt nous rappelle ce proverbe étrange qui nous a toujours intrigué. Misery loves company. Drôle d'expression.
Elle viendrait de Faust. Elle viendrait du latin selon ce site. Gaudium est miseris socios habuisse penarum. « Il est réconfortant pour les malheureux d’avoir des compagnons souffrant des mêmes peines ». C’est l’idée générale. Voisine de celle que nous nous étions forgés à l’époque des vaches maigres, des lectures rares, quand aucun hyperlien ne permettait de faire des recoupements. Notre apprentissage de la lecture s’est affilé au contact des revues musicales. Dans une chronique de l’album des Palace Brothers, « There is no one what will take care of you » (personne ne prendra soin de toi), le pigiste (Badi) écrivait : « entendre plus malheureux que soi permet la mise en perspective de ses propres problèmes » et nous avions aussitôt fait la connexion. Le cerveau est une chose formidable, il fait des associations d’idées. Nous en sommes encore tout estourbi.
Mais on s’embrouille dès qu’on essaye d’aller plus loin. Ein grosse malheur est moitié moins grosse quand il est partagé, nous dit le site Naked Translations. Peine partagée, divisée, fractionnée : sommes nous dans les mathématiques ? Division du travail, fractionnement des tâches, amputation des savoirs, schisme, taylorisation, aliénation : entrons-nous dans les sciences sociales ? La compagnie (cum panis) est-elle partage du pain ou division de la peine ? La peine est-elle la misère ou le travail ? Ça se corse. L’attention se délite. Concentrons-nous. La misère aime la compagnie. Est-ce à dire que les compagnies aiment la misère ? Faut-il en conclure que le monde du travail aime la misère ? Et quand Francis Ponge écrit : « Nous avons choisi la misère pour vivre dans la seule société qui nous convienne », faut-il le suivre sur cette route ou tout abandonner au bord du chemin ?
L'activité d’apprenti penseur hobo n’est pas reposante, comme on voit. Nous répondrons à toutes ces passionnantes questions (et les suivantes) ici la semaine prochaine (ou ailleurs, une autre fois).



Notes :
[1]. Là, tout de suite, le temps imparti ne nous permet pas de retrouver le disque exact mais — les souvenirs sont souvent de mon côté —, c'est presque certain, "misery loves company" apparaît en message caché sur une rondelle de vinyle.

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