2015-07-27

La morgue en direct

Il y aurait des doutes sur la légitimité des performances de Christopher Froome, il n’y en a aucun sur l’aggravante bêtise des commentateurs.

Concluons de suite. Chris Froome a enduré sur le Tour de France 2015 une épreuve qui a un nom : le délit de sale gueule. Ça se résume à ça. Le reste ne repose que sur des arguments boiteux, des suspicions informes, de la mauvaise foi et un brin de fantasme. On agite le fantôme de Lance Armstrong, jurant qu’on ne s’y fera plus reprendre. Chris Froome serait la victime propitiatoire d’un procès à retardement. Mais le fait — répété — que les reproches s’adressent non pas à lui principalement, mais à lui exclusivement, nous poussent à déceler ici la haine de l’autre, de l’étranger, du différent. Un racisme rampant qui ne dit pas son nom mais procède par allusions. Froome n’est pas un « pur » grimpeur, n’est pas un « pur » champion, n’est pas un « pur » humain. Il n’appartient pas à la race des « purs ». Et il lui en sera beaucoup tenu rigueur.

« Le dopage, ça n’a jamais fait avancer un âne »
Jean-Claude Vincent (mécanicien de Bernard Thévenet)

Froome donc, n’a pas beaucoup d’allure sur un vélo. C’est préjudiciable.
Il appartient de surcroît au « Team Sky ». C’est impardonnable.
Les sorciers de la « Team Sky » auraient découvert l’aiguillon permettant de faire avancer l’âne Froome, à l’instar de la récalcitrante Modestine de Stevenson dans son voyage dans les Cévennes [1]. C’est affaire de croyance. On ne fera pas semblant d’ignorer les éventualités de dopage (soit l’AICAR, depuis qu’un Bradley Wiggins s’est présenté monstrueusement amaigri au départ du Tour de France 2010) et d’assistance mécanique (soit le vélo à moteur, depuis qu’un Fabian Cancellara a mis une mine à Tom Boonen dans le mur de Grammont). La « Team Sky », ayant l’outrecuidance de militer pour un cyclisme propre, brouille les cartes et n’arrange rien à l’affaire. Superstructure scientifique, maladroite dans sa communication, usine à fabriquer des coureurs compétitifs, robots sans âme, sans émotion, la « Team Sky » alimente les fantasmes.
Je ne dis pas que Froome n’est pas dopé ou assisté mécaniquement. Je dis qu'existe l'infime probabilité qu'il ne le soit pas.
Je ne dis pas que je nourris aucun soupçon. Je dis que focaliser les soupçons sur lui, exclusivement, est une injustice criante.

Froome est impopulaire. Le public ne l’aime pas. C’est instinctif, viscéral. C’est humain. Moi-même j’ai entretenu des haines similaires, justifiées, à l’égard d’Indurain. Je comprends.
La lecture, ça et là, des commentaires sur internet est un instrument d’observation sociologique incomparable. Le commentateur anti-Froome lambda a déjà forgé sa conviction et adapte son argumentaire en fonction des nouvelles données. Les chiffres de performances de Froome sont publiées ? C’est une preuve accablante. Les données sont expliquées (et explicables) ? On se rabat sur l’impression (télé)visuelle médiocre du coureur. Les équipiers de Froome font l’étape ? La « Sky » est suspecte. Les équipiers lâchent dans le dernier col ? C’est un calcul. Froome lâche du terrain sur ses adversaires directs ? C’est une concession diplomatique. C’est fait exprès, pour atténuer les soupçons. Froome écoute trop ostensiblement son oreillette ? C’est une faute de goût. Ses adversaires — appartenant à la race des « purs » — savent le faire plus discrètement. Froome se plaint de l’agressivité des spectateurs ? C’est une chochotte. Froome dit ne pas avoir remarqué l’agressivité des spectateurs ? Les sorciers communicants de la « Sky » sont passés par là pour ne pas jeter de l’huile sur le feu. Froome dit ceci ? Insupportable arrogance ! Froome dit cela ? Au poteau !
C’est sans fin. On renverra à l’entrée « conspiration » de wikipédia : « toute démonstration destinée à prouver qu'aucun complot n'est à l'œuvre sera interprétée comme une nouvelle tentative de tromper le complotiste qui - lui - continuera à chercher ce qui se passe dans l'ombre, et qu'on ne lui dit pas » et on s’en tiendra à ce qu’on a avancé dès le début. Délit de sale gueule. Point.

A la vindicte populaire s’est ajoutée la bêtise des commentateurs « officiels » du Tour de France 2015. C’est nouveau. Rien à voir avec les réactions outrées, sur le vif, du Tour 2013. A la bêtise allait cette année s’ajouter la préméditation. La couverture proposée par France Télévision frisait l’insupportable : nous avons ainsi réuni nos consultants, nos experts scientifiques, nos espions salariés, nos anciens mécaniciens filous et nos anciens coureurs dopés, pour vous expliciter, chers téléspectateurs, dans un exposé d’une parfaite transparence (le brouillard des éléments à charge servant, lui, à un enfumage grossier), le fin mot de l’histoire. Et c’est pourquoi votre fille est muette (et c’est pourquoi Chris Froome a vraiment une sale gueule). La démonstration ne souffrait aucune réplique.

Mais ce bref billet ne rend compte que de l’exaspération d’un citoyen respectueux des lois ayant suivi le Tour 2015 dans son ermitage et sur son canapé. La « caravane » est un microcosme particulier où des choses se disent et d’autres se savent. Le traitement inique infligé à Froome s’explique peut-être par des éléments tangibles qui ont filtrés. Il s’explique peut-être par des rancunes nourries par des suiveurs excédés de le voir faire autrement, c’est-à-dire « tricher » autrement ou — imaginons l’inimaginable — gagner « proprement ». C’est indécidable. Ce qui ne l’est pas, objectivement, tient en ce que Chris Froome, aux yeux des commentateurs, est coupable au moins d’un délit, subjectif mais tenace, : celui de sale gueule.

[1] Robert Louis Stevenson : Voyage avec un âne dans les Cévennes.


P.S. : Ce n’est pas explicitement clair à la lecture de ce qui précède mais, au jour d’aujourd’hui, 27 juillet 2015, j’accorde à Christopher Froome le bénéfice du doute et la légitimité de ses performances.

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