« Ils arrivèrent comme une caravane de forains à travers les basses terres envahies de laîches et franchirent la colline dans le soleil du matin, le camion bringuebalant et plongeant dans les ornières, les musiciens en équilibre instable sur des chaises dans la caisse, en train d’accorder leurs instruments [...] »
Qui sont donc ces bateleurs inaugurant la scène d’ouverture d’« Un enfant de Dieu », roman de Cormac McCarthy ?
Edouard Bergeon répond dans son documentaire de 2012, « Ferme à vendre » :
— « On les appellent les crieurs ».
Le commissaire-priseur et sa fine équipe, venus vendre aux enchères terres, bâtis, mobilier, machines et bêtes selon le niveau d’endettement du pauvre (le paysan) et le seuil de recouvrement fixé par le riche (la banque).
La scène n’est pas neuve et semble immuable dans son cérémonial. Cormac McCarthy, 1974. « Troublesome Creek : a midwestern », 1995. « Ferme à vendre », 2012.
Un documentaire tellement bien fait que c’est à se demander si ce n’est pas un faux.
Tout est trop bien exposé, trop bien joué, trop bien dialogué, trop bien huilé dans la mise en scène d’une faillite ordinaire, trop gros dans la répugnante injustice à l’oeuvre, trop gros dans son insupportable dénouement. C’est trop gros, me dis-je, ça ne peut être entièrement vrai.
Au vrai, dit le paysan ruiné, pour survivre il faut être gros. « On est trop lent ». Pour survivre, il faut être rapide. Voilà le nouveau monde, World Inc., qui n’offrira de capacité d’accueil que pour les très gros et les très rapides. Certains appelleront ça la sélection naturelle et ils se féliciteront de leur trouvaille. Passons. Fuyons avec courage, si j'ose dire.
"Ferme à vendre", un documentaire d'Edouard Bergeon, 2012.
* * *
« Alerte à toutes les unités. Recrudescence de la violence dans le 14ème. Les coupables sont jeunes! Portent des cheveux longs! Des blousons de cuirs noirs! » Bertrand Blier dans « Buffet Froid » (1979)
Il y a de cela bien des lunes, un type demandait à la cantonade : « mais enfin, finalement, en définitive, en fin de compte, à quoi donc que ça peut bien servir le look hein ? »
Ce type fringuant quoique torturé par des questions existentielles de grande envergure était au fond, enfin, finalement, en définitive, en fin de compte, bien candide. Mais ça sert à faciliter le travail de la police bien sûr.
Parmi les excellents documentaires diffusés sur France Télévision, nous regardions l’autre jour « Les blousons noirs, rebelles sans cause ». France 3 proposent de très chouettes documentaires tout l’été, dont plusieurs sur le Tour de France. Le film de Christophe Weber et Laurent Pons s’étoffe d’un commentaire « off » d’Alexia Sauvageon (ça ne s’invente pas). Le commentaire a immédiatement sur nous un effet répulsif. Le choix de vouloir inscrire le « phénomène » dans le contexte sociologique, médiatique, économique, historique et culturel du pays (avec même un détour par la case urbanisme) se distingue par une épouvantable prétention. Et puis, et puis... Et puis nous nous apercevons que notre négativité est par trop instinctive et que nous déconnons sérieux. Non vraiment, il est très bien ce documentaire. Tout y est. Il y est même fait une allusion à « Devil folks & moral panics » de Stanley Cohen et si les réalisateurs avaient ajouté un cliché d’Oliver Reed dans « These are the damned », c’eût été rajouter la perfection à la perfection et donc superflu. Moment de grâce : Jean-Paul Bourre devant le pavillon de son adolescence s’aperçoit avec surprise que le portail n'est pas verrouillé. Et sans même un clin d’oeil à la caméra, il s’avance et — nous autres, Hobo, savourons le triple sens de ces paroles profondes — il annonce tout de go : « Bon ben moi j’rentre chez moi, les gars ! »
"Les blousons noirs, rebelles sans cause", un documentaire de Christophe Weber, 2015.
A zyeuter aussi, les blousons noirs sur article11 et ailleurs.

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