Les Damned ont bien dû faire une vingtaine de concerts
d’adieu. C’était une démarche pleine d’égard et de prévenance envers le
public. Une attitude chargée de précaution et de prévoyance : les Damned
prévenaient.
En ouvrant les pages de l’ultime numéro de Minimum
Rock’n’Roll (je ne savais pas encore qu’il s’agissait du dernier), un large
passage du texte de Luc Lemaire avait un air de déjà-lu. Et pour cause. Le
passage figurait dans le deuxième numéro de HOBO dont je ne savais pas non plus
qu’il serait le dernier, et pourtant j’aurais dû compter parmi les premiers
informés puisque, HOBO, c’est moi qui le bricolais à mes heures perdues, sur un
temps qu’on dit libre mais (c’est une question de goût) je préfère dire perdu.
Certaines choses ne préviennent pas.
Luc Lemaire, je l’avais remarqué sur le groupe de discussion
panikorama et il avait accepté, sans faire de manières (c’est dire son niveau
d’insouciance), de participer à HOBO.
Sur panikorama, la petite musique tranquille de Luc Lemaire intriguait. Il exagérait avec modération, brocardait avec gentillesse,
provoquait sans méchanceté, ironisait avec douceur, digressait avec légèreté et
s’adjugeait les faveurs de tout le monde puisqu’il incarnait la bienveillance
et la mesure. Aux grincheux jetant régulièrement l'anathème sur les errements, le manque de jugeote et le prévisible de tel rédacteur en chef, Luc Lemaire rétorquait placidement : « il
est un peu comme nous tous : il a trop de disques, et trop de souvenirs. »
Luc
Lemaire existe, je l’ai presque rencontré. Nous avions, avec toute la distance
de mise et la désinvolture factice des êtres de notre engeance, convenu de nous
voir et profiter de l’occasion pour lever le coude à la santé des Saints ou des
Damnés. J’ai eu en main une adresse et un numéro de téléphone portable, aussi
je puis affirmer que Luc Lemaire n’est ni troglodyte ni technophobe mais le
temps de conjugaison de la présente phrase est incertain car, voyez-vous, cela
remonte à une bonne dizaine d’années.
Contrairement aux Damnés, certaines choses ne préviennent
pas, comme la peste et le choléra, la baisse du pouvoir d’achat, la folie et
les insomnies, les dix plaies d’Egypte, les typhons, les cyclones, les
tornades, les ouragans, la baisse de tonus musculaire, les tempêtes sous un crâne. Durant
mes classes (car j’appartiens à l’une des générations pour qui ces formalités
étaient obligatoires), j’avais pourtant passé l’épreuve d’une évaluation
composée de plusieurs milliers de questions, laquelle évaluation servant à
déterminer si l’on était toqué ou pas — sans oublier la toise et la bascule, instruments essentiels à la connaissance de la pathologie humaine et à la détection des défauts physiques et psychiques —, mais il ne faut à l’évidence pas trop se
fier à ces outils perfectionnés. La prescription du
médecin qui m’a pris la tension et jaugé l’état déplorable de mes nerfs un jour de janvier 2004 semblait — en sus de paraphraser Clemenceau : la
folie est une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires — certifier
que j’étais bel et bien fou, dingue, à lier, aliéné. Devais-je docilement m’y
fier ou me défier d’une sombre machination iatrogène ourdie par eux ? Qui ça eux ? demande Gibbs à Abby. Tu sais bien Gibbs : the ubiquitous them. Qui croire ? A qui s’en remettre ? Quelle haute
autorité prévenir ? Nobody nose. Personne.
Conséquence : je n’ai pas vu Luc Lemaire, rendez-vous manqué. Mais je l’ai
retrouvé avec plaisir dans les pages de Minimum Rock’n’Roll, revue annuelle. Cinq
textes rares, publiés de 2004 à 2008.
HOBO était une petite feuille de chou sans prétention, mais
pas sans intention. L’intention était de réunir petit à petit les quelques
fanzineux ou passionnés qui m’avaient donné du plaisir à lire. Jackinzebox,
Jennifer de ‘Facts from the Vault’, D.Kelvin, Guillaume Gwardeath, Pol Dodu,
Arnaud Le Gouëfflec, Euthanasie Juliette, le Vicomte de Rocka Rolla, Luc Lemaire. Au fait de mon fantasme, à ces moments perdus où l’intention
appelle à revêtir le costume de l’ambition, je me voyais en Philippe
Paringaux devant la glace, les jambes étendues sur le bureau, ouvrant le courrier et découvrant
les articles de Philippe Garnier, de Berroyer, les planches de Marcel Gottlieb
(Laurent Chalumeau rejoindra l’équipe plus tard), le Rock&Folk des années
soixante-dix restant, quoi qu’on en dise, une référence — et je me limite ici à
ne sélectionner que ceux que j’aime. J’avais mes têtes et mes préférences. Au
détriment des goûts et des couleurs, j’accordais plus d’importance à cette
chose un peu surfaite, le style, cette poudre au yeux qui réussit même à rendre
distrayants ou aimables des tueurs d’enfants, des négationnistes, des
pamphlétaires, des tortionnaires ou des capitalistes (non, quand même pas des
capitalistes). Aucune des personnes citées ci-dessus n’appartenant à ces catégories, cela
va sans dire (mais aussi en le disant). Le monde demeurant une chose peu sûre,
certaines intentions font mieux de rester là où elles sont nées : dans ma
tête.
Le monde, on me le rappelle parfois, est aussi un endroit où
il y a de la bonté et de la beauté. Beaucoup plus que je ne le soupçonne. Luc
Lemaire est là pour confirmer ces soupçons.
Voici, par un petit miracle d’édition, la découverte des
écrits plaisants, bonhommes et bienveillants d’un « inconnu persistant », ni
écrivain, ni journaliste. Combien y en a t-il de ces textes dans les greniers
ou il n’y a plus de grains, dans les caves où il n’y a plus de produits de la
vigne, entre les sommiers et les matelas où il n’y a plus de billets à
l’effigie de Corneille ou Delacroix, dans les interstices des disques durs où
la poussière tente de se frayer un passage, où les microscopiques secousses sismiques et
l’obsolescence programmée les vouent à une disparition certaine et un
injuste oubli. Combien de textes merveilleux dans les replis intimes d’anonymes
tenant à le rester ? Combien d’histoires chez tous ceux qui ne racontent pas
leur histoire ?
L’intégrale des textes de Luc Lemaire parus dans Minimum
Rock’n’Roll, c’est ici :

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire