Dans l’adaptation filmée de « La Reine des pommes »
(avec Forrest Whitaker), il y a un « running gag ».
Jackson (la « pomme » du titre) a dans sa chambre,
au-dessus de son lit, accroché deux portraits au mur : l’un de sa mère,
l’autre de Jésus.
Un duo de malfrats pénètrent dans sa chambre en son
absence :
– C’est qui là sur le mur ?
– Ben, c’est Jésus.
– Non, je veux dire, l’autre type ?
La scène se reproduit, avec des malfrats différents, deux
fois dans le film. C’est le principe du « running gag ».
Ma vision de l’importance qu’occupe Hank Williams dans la
conscience collective serait une simple transposition de cette scène, avec,
accrochés au mur un portrait de Hank Williams et un autre de Jésus, et une
légère modification du dialogue :
– C’est qui là sur le mur ?
– Ben, c’est Hank Williams.
– Non, je veux dire, l’autre type ?
C’est ainsi que je vois les choses car, avec Hank Williams,
on touche au sacré.
Un demi-siècle après « Your cheatin’ heart », une
nouvelle adaptation cinématographique de la vie, de la mort et de la
résurrection de Hank Williams est dans les tablettes. Assistera-t-on, comme au
temps de Scorsese, à la purification des salles de cinéma par le feu et aux
habituels anathèmes féaux proférés par les gardiens du temple ? C’est peu
probable.
Il n’empêche. Hank Williams III (il n’est qu’un petit neveu
par alliance – laquelle alliance est réputée adultérine – et, accessoirement, il
fait des disques plutôt bons) jette déjà de l’huile sur le feu. Légitimé du fait
de son hérédité (fût-elle infime) par le sang avec la figure déifiée, Hank
Williams III fait souvent ça, donner son avis, même lorsque celui-ci n’est pas expressément
requis : album hommage (peuh !), film hommage (bof !), musée
réhabilitatif (sans moi !). Aussi, il s’est empressé de répéter à qui veut
l’entendre que l’acteur retenu pour jouer Hank Williams n’en a ni le charisme,
ni la voix, ni la gestuelle. Voudrait-il suggérer que l’acteur en question n’est
pas habité par l’Esprit Saint, il n’agirait pas autrement.
On verra. « The Last Ride » en 2012 ne se
présentait pas sous de meilleures conditions et il est pourtant une superbe
évocation, subtile, respectueuse, profonde et généreuse des derniers jours de
Hank Williams.
Lire aussi (ci-dessous) un texte de Laurent Chalumeau, dont
le titre en VO signifierait « Hillbillies, rednecks & white
trash », mais dont le contenu dément opiniâtrement l’accroche tapageuse :
Billy des collines, cous rouges
et détritus blancs
par Laurent Chalumeau
Ce qui aurait pu devenir un potable écrivain français
écrivit un jour : “Dans le costume brodé de doubles croches qu’il enfilera en
devenant Hank Williams, Hiram nous fait l’effet d’un cow-boy de grand magasin.
Mais au début des années 50, dans la brousse américaine, il incarne parmi les white trash la même sexualité libre que les bluesmen vingt ans plus
tôt au sein de la communauté noire. C’est avec lui, qui n'est pas texan, que la
country
music en vient
à se confondre avec son incarnation la plus bruyante, licencieuse et, surtout,
électrique : le style honky tonk. Sexe, drogue, overdose à l’arrière d’une Cadillac : Hank
Williams – le Shakespeare Hillbilly, comme le surnommera avec condescendance
un magazine du Nord-Est en ne croyant pas si bien dire – sera la première rock
star. (...)
“Plus encore que tous ceux qui, comme lui, ont appris la
rhétorique en
entendant des cantiques, Hank possède l’art de la fameuse simplicité biblique,
ce que les linguistes appellent la “totale absence de figures” (de style),
expression consacrée du Sublime. C’est ainsi, en fait, que le plus posément du
monde, Hank repousse les limites de l’obscénité, de l’intensité, de
l’outrage (toutes ces choses dont le critique fait des “valeurs”). Quoi de plus
décoiffant, en effet, que d’entendre cette teigne à dents de poisson et moelle
épinière qui fuit constater : “la lune est partie cacher mes larmes derrière
les nuages. Je suis si seul que j’ai envie pleurer.” “Mon fils appelle un autre
homme Papa.” Qui d’autre a jamais osé sortir un refrain aussi irréfutable que
“Même si j’y consacre toutes mes forces, tout mon temps, jamais je ne sortirai
de ce monde vivant”, et le placer en tête des hit-parades la veille de sa mort?
“Trente-cinq ans après, une fois habitué aux
particularismes régionaux, l’écoute de ses chansons reste l’une des expériences
les plus fortes que la pop music puisse proposer. Quelque matériel hi-fi que
l’on possède, on n’en a pas vérifié l’entière puissance, on n’en a pas épuisé
la portée, tant qu’on n’y a pas joué les chansons de Hank Williams autant de
fois qu’il est nécessaire pour entendre vraiment le train.”
Kris Kristofferson va encore plus loin, qui fait d’un goût
pour Hank Williams une condition préalable à tout commerce avec son prochain
lorsque, en true southern gentleman il chante avec une rageuse
jubilation qui n’empêche pas la détermination : “Si tu n’aimes pas Hank,
chérie, va-t’en donc te faire mettre ailleurs.” Ce qui, vu sous un certain
angle et à partir d’une certaine heure, pour choisir quelqu’un avec qui l’on
risquera de partager ne serait-ce qu’un petit déjeuner, semble effectivement un
critère de sélection au moins aussi décisif qu’une commune adhésion aux règles
du safe sex.
(extrait de "En Amérique", Grasset, 2009)


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