2014-12-04

Hank Williams

Dans l’adaptation filmée de « La Reine des pommes » (avec Forrest Whitaker), il y a un « running gag ».
Jackson (la « pomme » du titre) a dans sa chambre, au-dessus de son lit, accroché deux portraits au mur : l’un de sa mère, l’autre de Jésus.
Un duo de malfrats pénètrent dans sa chambre en son absence :
– C’est qui là sur le mur ?
– Ben, c’est Jésus.
– Non, je veux dire, l’autre type ?
La scène se reproduit, avec des malfrats différents, deux fois dans le film. C’est le principe du « running gag ».

Ma vision de l’importance qu’occupe Hank Williams dans la conscience collective serait une simple transposition de cette scène, avec, accrochés au mur un portrait de Hank Williams et un autre de Jésus, et une légère modification du dialogue :
– C’est qui là sur le mur ?
– Ben, c’est Hank Williams.
– Non, je veux dire, l’autre type ?


C’est ainsi que je vois les choses car, avec Hank Williams, on touche au sacré.

Un demi-siècle après « Your cheatin’ heart », une nouvelle adaptation cinématographique de la vie, de la mort et de la résurrection de Hank Williams est dans les tablettes. Assistera-t-on, comme au temps de Scorsese, à la purification des salles de cinéma par le feu et aux habituels anathèmes féaux proférés par les gardiens du temple ? C’est peu probable.
Il n’empêche. Hank Williams III (il n’est qu’un petit neveu par alliance – laquelle alliance est réputée adultérine – et, accessoirement, il fait des disques plutôt bons) jette déjà de l’huile sur le feu. Légitimé du fait de son hérédité (fût-elle infime) par le sang avec la figure déifiée, Hank Williams III fait souvent ça, donner son avis, même lorsque celui-ci n’est pas expressément requis : album hommage (peuh !), film hommage (bof !), musée réhabilitatif (sans moi !). Aussi, il s’est empressé de répéter à qui veut l’entendre que l’acteur retenu pour jouer Hank Williams n’en a ni le charisme, ni la voix, ni la gestuelle. Voudrait-il suggérer que l’acteur en question n’est pas habité par l’Esprit Saint, il n’agirait pas autrement.

On verra. « The Last Ride » en 2012 ne se présentait pas sous de meilleures conditions et il est pourtant une superbe évocation, subtile, respectueuse, profonde et généreuse des derniers jours de Hank Williams. 

Lire aussi (ci-dessous) un texte de Laurent Chalumeau, dont le titre en VO signifierait « Hillbillies, rednecks & white trash », mais dont le contenu dément opiniâtrement l’accroche tapageuse :

Billy des collines, cous rouges et détritus blancs
par Laurent Chalumeau

Ce qui aurait pu devenir un potable écrivain français écrivit un jour : “Dans le costume brodé de doubles croches qu’il enfilera en devenant Hank Williams, Hiram nous fait l’effet d’un cow-boy de grand magasin. Mais au début des années 50, dans la brousse américaine, il incarne parmi les white trash la même sexualité libre que les bluesmen vingt ans plus tôt au sein de la communauté noire. C’est avec lui, qui n'est pas texan, que la country music en vient à se confondre avec son incarnation la plus bruyante, licencieuse et, surtout, électrique : le style honky tonk. Sexe, drogue, overdose à l’arrière d’une Cadillac : Hank Williams – le Shakespeare Hillbilly, comme le surnommera avec condescen­dance un magazine du Nord-Est en ne croyant pas si bien dire – sera la première rock star. (...)
“Plus encore que tous ceux qui, comme lui, ont appris la rhétorique en entendant des cantiques, Hank possède l’art de la fameuse simplicité biblique, ce que les linguistes appellent la “totale absence de figures” (de style), expression consacrée du Sublime. C’est ainsi, en fait, que le plus posément du monde, Hank repousse les limites de l’obscénité, de l’intensité, de l’outrage (toutes ces choses dont le critique fait des “valeurs”). Quoi de plus décoiffant, en effet, que d’entendre cette teigne à dents de poisson et moelle épinière qui fuit constater : “la lune est partie cacher mes larmes derrière les nuages. Je suis si seul que j’ai envie pleurer.” “Mon fils appelle un autre homme Papa.” Qui d’autre a jamais osé sortir un refrain aussi irréfutable que “Même si j’y consacre toutes mes forces, tout mon temps, jamais je ne sortirai de ce monde vivant”, et le placer en tête des hit-parades la veille de sa mort?
“Trente-cinq ans après, une fois habitué aux particularismes régionaux, l’écoute de ses chansons reste l’une des expériences les plus fortes que la pop music puisse proposer. Quelque matériel hi-fi que l’on possède, on n’en a pas vérifié l’entière puissance, on n’en a pas épuisé la portée, tant qu’on n’y a pas joué les chansons de Hank Williams autant de fois qu’il est nécessaire pour entendre vraiment le train.”
Kris Kristofferson va encore plus loin, qui fait d’un goût pour Hank Williams une condition préalable à tout commerce avec son prochain lorsque, en true southern gentleman il chante avec une rageuse jubilation qui n’empêche pas la détermination : “Si tu n’aimes pas Hank, chérie, va-t’en donc te faire mettre ailleurs.” Ce qui, vu sous un certain angle et à partir d’une certaine heure, pour choisir quelqu’un avec qui l’on risquera de partager ne serait-ce qu’un petit déjeuner, semble effectivement un critère de sélection au moins aussi décisif qu’une commune adhésion aux règles du safe sex.

(extrait de "En Amérique", Grasset, 2009)

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