"Maintenant que tout se vaut,
on ne sait plus rien; maintenant que tout se sait, on ne vaut plus grand chose.
Quand chaque jour d'une ère d'abondance et de sécurité nous apporte son quota
de produits de consommation courante dont l'effet sur ceux qui en font usage
équivaut à l'absorption de somnifères en grande quantité, il pourra s'avérer
difficile de comprendre les comportements et les motivations de nos
prédécesseurs. Si l'on ne replace pas les choses dans leur contexte, elles
perdent de leur signification et relèvent de l'anachronisme; mais même
correctement situées sur la carte de l'espace-temps, elles n'en demeurent pas
moins confuses. On se rappellera avec incrédulité qu'il n'y a pas si longtemps,
une poignées d'isolés tenaient le fait de frapper les cordes d'une guitare et
de hurler dans un micro comme l'expression la plus aboutie de leur angoisse et
de leur mal de vivre. Et les commentateurs qui n'y auraient vu qu’une lubie
passagère, un caprice momentané, une passion éphémère, se seraient heurtés de la
part des intéressés à un vif démenti ou un haussement d’épaule, et il en allait
ainsi de toutes spéculations basées sur un calendrier. Car nous étions à la fin
des années soixante-dix, et le futur n'existait pas.
Steven Hamper était malade le
jour où la terre s'arrêta. On s'imagine mal combien c'est déprimant d'être
malade quand on a dix-sept ans et qu'on vit à Chatham dans le Kent, où tout ce
qu'il est possible de faire se résume pour ainsi dire à rien. C'est à peu près
aussi déprimant que d'avoir dix-sept ans et de vivre à Chatham dans le Kent.
Sauf qu'en plus on est malade.
Steven Hamper était malade,
dans l'obligation de tenir la chambre, de tenir le lit et de se tenir les
tripes pour ne pas dégueuler tout ce qu'il savait. Mettant à profit cette contrainte
d'isolement, il réfléchit sur sa vie, sa fatalité accablante. Le fruit de ses
réflexions avait un goût amer et tout ce que Steven Hamper était capable de
ressentir se cristallisa en une haine du travail, de la famille et de la
patrie, une haine solide comme le roc. Il ressassa son échec scolaire et ces
sessions de lecture humiliantes, quand son regard butait sur les mots, parce
que ceux-ci étaient inaptes à représenter le monde tel qu'il le voyait. Si sa
dyslexie contraria son apprentissage de la chose écrite, elle le conduisit à ne
plus penser en terme de mots mais en terme d'images, ce qui allait avoir des
répercussions. Il se rappela son entrée désastreuse dans le monde du travail,
sur les docks de Chatham. Il se résolut à ne plus renouveler l'expérience et à
ne plus jamais travailler pour les autres, jamais. Pour ce qui était de sa
famille, il eût préféré ne pas en avoir. Et c'était pas du Dickens. Sévices
corporels, harcèlement moral, tous conspiraient à le rabaisser. Qu’il s’agisse
de son oncle qui lui fit une chose qui ne devrait pas arriver, même à un chien,
ou de son père invariablement perçu comme un empêcheur de grandir en rond,
Steven n’avait qu’une seule ligne de défense : la haine, une haine
débordante. Le jour où Steven Hamper flanqua une dérouillée à son paternel, il
fût pris de violente nausée, réalisant à quel point il est difficile de vomir
les autres sans se vomir soi-même. Cet acte émancipateur lui fit entrevoir un
espoir de renaissance par le biais d'un mode d'expression qui lui appartiendrait
en propre et qui serait son inspiration, son instant de grâce, sa rédemption et
la régénération de son être. Steven Hamper désigna sa trinité : musique,
peinture, écriture; et porté par un feu intérieur intense se consacra à chacune
en totalité, ne sacrifiant jamais l'une au détriment de l'autre, car sa santé
en dépendait et sur le chemin de la voie, il ne faut négliger aucun détail et
mettre toutes les chances de son côté, même si cela nécessite de rompre les
liens et de prendre ses distances aussi bien avec l'état civil, les instances
baptismales ou son arbre généalogique. Steven Hamper était malade, fatigué,
reclus dans sa chambre, reclus en lui-même, et si cela avait été possible, il
aurait souhaité se couper du monde encore un peu plus ce soir-là. Un homme qui
s’endort ferme les yeux sur bien des choses. Steven Hamper ferma les yeux.
C'est Billy Childish qui les rouvrit."
Ce texte date de l’automne
2003. Il aurait dû servir d’introduction à un article exhaustif sur Billy
Childish, sa vie, son oeuvre. Je ne l’ai jamais terminé. Les meilleures choses
ont une fin, ce texte n’appartient manifestement pas à cette catégorie.
Billy Childish, si.
La sortie récente de son
antépénultième disque « Acorn man », sous le nom de « Wild Billy
Childish & CTMF » est une bonne occasion de récapituler son
parcours musical en quelques dates.
Billy Childish, c’est
donc :
* Pop Rivets
: 1977-1979
* Milkshakes
: 1980-1987
* Thee Mighty
Caesars : 1987-1989
* Thee
Headcoats : 1989-1999
* Buff
Medways : 2001-2006
* Musicians of the British Empire : 2007-2011
* Spartan
Dreggs : 2011-2012
* CTMF :
2013-2014
Plus une
production en solitaire et des associations avec Sexton Ming, les Blackhands,
les Singing Loins, Dan Melchior, les Delta Men, Downliner Sect, Kyra Lubella,
Thee Headcoatees, Holly Golightly, Big Russ Wilkins, Guy Hamper, Jack Ketch & the
Crowmen, les Natural Born Lovers, les Stuckists, Thee Stash, les Chatham
Singers, les Vermin Poets etc.
Billy Childish puis Wild Billy Childish puis Wild Billy
Chyldish puis WBC fait le petit bonheur des archivistes, des collectionneurs,
des férus de catalogues et d’annuaires.
Billy Childish a de la constance. Il tape sur le même clou
depuis 37 ans. Il tape rarement à côté.
Réduit à sa portion congrue (Wolf Hubbard à la batterie,
Nurse Julie à la basse et « The true last gentleman of Rock’n’Roll »
à la guitare), CTMF poursuit une oeuvre inlassable à défaut d’être inclassable.
« Toujours la même chose, toujours différemment ». « Le son
d’hier, demain ». Les formules stéréotypées fusent. On s’en accommode.
Damaged Goods, label fidèle, décrit « Acorn man »
comme l’un des disques de WBC les plus accessibles. On est triste pour les
précédents.
« Acorn man » est le meilleur parce que c’est le
dernier (et parce que c’est le meilleur (et parce que c’est le dernier)).
La marquetique renchérit :
« we write the songs, produce the songs, and
determine what constitutes success »
« Acorn man » est un succès.
Wild Billy
Childish & CTMF : « Acorn man » (CD/LP - Damaged Goods,
2014)

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