2014-12-11

Billy Childish

 

"Maintenant que tout se vaut, on ne sait plus rien; maintenant que tout se sait, on ne vaut plus grand chose. Quand chaque jour d'une ère d'abondance et de sécurité nous apporte son quota de produits de consommation courante dont l'effet sur ceux qui en font usage équivaut à l'absorption de somnifères en grande quantité, il pourra s'avérer difficile de comprendre les comportements et les motivations de nos prédécesseurs. Si l'on ne replace pas les choses dans leur contexte, elles perdent de leur signification et relèvent de l'anachronisme; mais même correctement situées sur la carte de l'espace-temps, elles n'en demeurent pas moins confuses. On se rappellera avec incrédulité qu'il n'y a pas si longtemps, une poignées d'isolés tenaient le fait de frapper les cordes d'une guitare et de hurler dans un micro comme l'expression la plus aboutie de leur angoisse et de leur mal de vivre. Et les commentateurs qui n'y auraient vu qu’une lubie passagère, un caprice momentané, une passion éphémère, se seraient heurtés de la part des intéressés à un vif démenti ou un haussement d’épaule, et il en allait ainsi de toutes spéculations basées sur un calendrier. Car nous étions à la fin des années soixante-dix, et le futur n'existait pas.

Steven Hamper était malade le jour où la terre s'arrêta. On s'imagine mal combien c'est déprimant d'être malade quand on a dix-sept ans et qu'on vit à Chatham dans le Kent, où tout ce qu'il est possible de faire se résume pour ainsi dire à rien. C'est à peu près aussi déprimant que d'avoir dix-sept ans et de vivre à Chatham dans le Kent. Sauf qu'en plus on est malade.
Steven Hamper était malade, dans l'obligation de tenir la chambre, de tenir le lit et de se tenir les tripes pour ne pas dégueuler tout ce qu'il savait. Mettant à profit cette contrainte d'isolement, il réfléchit sur sa vie, sa fatalité accablante. Le fruit de ses réflexions avait un goût amer et tout ce que Steven Hamper était capable de ressentir se cristallisa en une haine du travail, de la famille et de la patrie, une haine solide comme le roc. Il ressassa son échec scolaire et ces sessions de lecture humiliantes, quand son regard butait sur les mots, parce que ceux-ci étaient inaptes à représenter le monde tel qu'il le voyait. Si sa dyslexie contraria son apprentissage de la chose écrite, elle le conduisit à ne plus penser en terme de mots mais en terme d'images, ce qui allait avoir des répercussions. Il se rappela son entrée désastreuse dans le monde du travail, sur les docks de Chatham. Il se résolut à ne plus renouveler l'expérience et à ne plus jamais travailler pour les autres, jamais. Pour ce qui était de sa famille, il eût préféré ne pas en avoir. Et c'était pas du Dickens. Sévices corporels, harcèlement moral, tous conspiraient à le rabaisser. Qu’il s’agisse de son oncle qui lui fit une chose qui ne devrait pas arriver, même à un chien, ou de son père invariablement perçu comme un empêcheur de grandir en rond, Steven n’avait qu’une seule ligne de défense : la haine, une haine débordante. Le jour où Steven Hamper flanqua une dérouillée à son paternel, il fût pris de violente nausée, réalisant à quel point il est difficile de vomir les autres sans se vomir soi-même. Cet acte émancipateur lui fit entrevoir un espoir de renaissance par le biais d'un mode d'expression qui lui appartiendrait en propre et qui serait son inspiration, son instant de grâce, sa rédemption et la régénération de son être. Steven Hamper désigna sa trinité : musique, peinture, écriture; et porté par un feu intérieur intense se consacra à chacune en totalité, ne sacrifiant jamais l'une au détriment de l'autre, car sa santé en dépendait et sur le chemin de la voie, il ne faut négliger aucun détail et mettre toutes les chances de son côté, même si cela nécessite de rompre les liens et de prendre ses distances aussi bien avec l'état civil, les instances baptismales ou son arbre généalogique. Steven Hamper était malade, fatigué, reclus dans sa chambre, reclus en lui-même, et si cela avait été possible, il aurait souhaité se couper du monde encore un peu plus ce soir-là. Un homme qui s’endort ferme les yeux sur bien des choses. Steven Hamper ferma les yeux. C'est Billy Childish qui les rouvrit."

Ce texte date de l’automne 2003. Il aurait dû servir d’introduction à un article exhaustif sur Billy Childish, sa vie, son oeuvre. Je ne l’ai jamais terminé. Les meilleures choses ont une fin, ce texte n’appartient manifestement pas à cette catégorie.
Billy Childish, si.
La sortie récente de son antépénultième disque « Acorn man », sous le nom de « Wild Billy Childish & CTMF » est une bonne occasion de récapituler son parcours musical en quelques dates.
Billy Childish, c’est donc :
* Pop Rivets : 1977-1979
* Milkshakes : 1980-1987
* Thee Mighty Caesars : 1987-1989
* Thee Headcoats : 1989-1999
* Buff Medways : 2001-2006
* Musicians of the British Empire : 2007-2011
* Spartan Dreggs : 2011-2012
* CTMF : 2013-2014
Plus une production en solitaire et des associations avec Sexton Ming, les Blackhands, les Singing Loins, Dan Melchior, les Delta Men, Downliner Sect, Kyra Lubella, Thee Headcoatees, Holly Golightly, Big Russ Wilkins, Guy Hamper, Jack Ketch & the Crowmen, les Natural Born Lovers, les Stuckists, Thee Stash, les Chatham Singers, les Vermin Poets etc.
Billy Childish puis Wild Billy Childish puis Wild Billy Chyldish puis WBC fait le petit bonheur des archivistes, des collectionneurs, des férus de catalogues et d’annuaires.

Billy Childish a de la constance. Il tape sur le même clou depuis 37 ans. Il tape rarement à côté.
Réduit à sa portion congrue (Wolf Hubbard à la batterie, Nurse Julie à la basse et « The true last gentleman of Rock’n’Roll » à la guitare), CTMF poursuit une oeuvre inlassable à défaut d’être inclassable. « Toujours la même chose, toujours différemment ». « Le son d’hier, demain ». Les formules stéréotypées fusent. On s’en accommode.
Damaged Goods, label fidèle, décrit « Acorn man » comme l’un des disques de WBC les plus accessibles. On est triste pour les précédents.
« Acorn man » est le meilleur parce que c’est le dernier (et parce que c’est le meilleur (et parce que c’est le dernier)).
La marquetique renchérit : 
« we write the songs, produce the songs, and determine what constitutes success »
« Acorn man » est un succès.

Wild Billy Childish & CTMF : « Acorn man » (CD/LP - Damaged Goods, 2014)



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