Lui : Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras
grande ?
Elle : Coyote Girl !
...
Elle : Et toi, qu’est-ce que tu veux faire quand tu
seras grand ?
Lui : Consommateur dans un établissement tenu par des
Coyote Girls.
Le premier « Coyote Ugly Saloon » s’ouvre en janvier
1993 dans le Lower East Side à New York. Bien que l’acquisition du commerce a
été possible grâce aux ressources financières de son mari, c’est Liliana Lovell
(Lil’ pour les amis) qui décide d’en assurer la gestion et tenir le comptoir. Elle
n’a aucune expérience dans ce domaine mais a quelques petites idées érigées en
profession de foi : « Je considère le fait de ne pas vouloir faire du
fric comme hautement immoral ».
Aujourd’hui que « Coyote Ugly » a accédé au statut
envié de « franchise », une demi-douzaine d’établissements aux
Etats-Unis sont la propriété exclusive de Lil’. La lecture de son blog donne
une idée de ses joies et de ses peines. La recette d’Austin a été bonne ce
soir. A Oklahoma City, la recette a été moins bonne, les filles auraient pu se
démener davantage.
Lil’ a des joies et des peines simples.
En 1997, la journaliste Elizabeth Gilbert (qui n’a pas
encore écrit « Mange, prie, aime ») se fait embaucher comme serveuse
au Coyote Ugly Saloon et publiera le récit de son expérience dans le magazine
GQ. L’article s’appelle « The muse of Coyote Ugly Saloon » et Liliana
Lovell est décrite comme une forte personnalité, sachant mener son business,
transformant ses moins en plus.
Un client commande un cocktail exotique. Lil’ ne sait pas
faire les cocktails, elle ne veut pas apprendre. Pour punir le client de son
outrecuidance (« ici, c’est Jack Daniels ou rien »), un châtiment est
improvisé : le breuvage est versé directement du goulot au gosier, de haut
en bas, la posture symboliquement soumise du consommateur réclamant une
certaine souplesse. C’est bon enfant.
Le bouche à oreille fait son oeuvre. Les cadres de Wall
Street viennent s’encanailler au Coyote Ugly Saloon après une morne journée
passée à manipuler les chiffres. Le bar gagne une petite réputation. L’argent
rentre dans les caisses. Lil’ est fière de son succès. Elle fait ce qu’elle
veut, ne fait pas ce qu’elle ne veut pas et gagne du fric. C’est sa conception
de la liberté.
L’aplomb et le charisme de la tenancière impressionne Elizabeth
Gilbert. Le saloon peaufine son image, impose un cachet. Lil’ aime la country
et le southern rock. Le juke-box passe en boucle « The devil went down to
Georgia » du Charlie Daniels Band. Lil’ embauche des serveuses
grossièrement attifées en cow-girls post grunge, blue jeans serrés et haut de
corps dévoilant une nudité partielle, dans les limites de ce que permettent les
lois sur les moeurs. Voici venir les Coyote (sans prendre la peine d’ajouter
« girls » puisque cela va de soi).
Quelles sont les qualités requises pour se faire embaucher
comme serveuse au Coyote Ugly Saloon ? Une barwoman expérimentée agrippe
sa poitrine généreuse dans un geste qui, sans ambiguïté, signifie : ça.
Lil’ s’offusque. Pas du tout, j’ai refusé des serveuses qui
avaient de gros nichons mais étaient connes comme des balais et j’ai engagé des
serveuses qui avaient de petits nichons mais avaient de la répartie et de la
personnalité. Nous en sommes heureux. Si, aux défauts d’un caractère peu amène,
Lil’ ajoutait la discrimination au recrutement, sur le critère de la volumétrie
mammaire, elle nous deviendrait franchement antipathique.
D’ailleurs Elizabeth Gilbert témoigne. Elle a été embauchée
et elle-même n’a pas de très gros nichons. Toutefois, la formule sur laquelle
Lil’ bâtira son succès commence à se préciser : belles gonzesses + bibine
= biftons.
Un soir, l’ambiance est à l’ennui. Le Charlie Daniels Band
en boucle, ça commence à lasser. Un petit groupe de traders quitte le bar
relativement tôt. Lil’ s’approche de la serveuse débutante : « Si ces
gars-là s’en vont, tu es virée ». La serveuse débutante rattrape les
traders dans la rue du Lower East Side, les ramène à l’intérieur du saloon et
passe la soirée à chanter pour eux, danser sur les tables, simuler la gaieté et
sourire à s’en déformer la mâchoire. Lil’ est satisfaite : les traders
consomment. Un client diverti est un client qui ouvre grand son portefeuille. La
serveuse a sauvegardé son emploi mais Lil’ a beau dire (ça forge le caractère
et c’est une victoire sur ses inhibitions de petite fille embourgeoisée, l’offre
d’emploi ne dit-elle pas : « SHAMELESS SLUTS WANTED: NO EXPERIENCE
NECESSARY » - le féminisme selon Liliane Lovell), on reste circonspect. Ce
n’est plus bon enfant du tout. Le divertissement obligatoire devient
totalitaire. Un tyran se cache derrière la Lil ’ grande gueule et forte poigne.
L’article d’Elizabeth Gilbert retient l’attention.
Touchstone acquiert les droits. Coyote Ugly va devenir un film en 2000 (une
bluette édulcorée). Sur ce coup là, Lil’ ne fera pas de fric mais elle
entrevoit les bénéfices d’une publicité gratuite. Elle donne son approbation
sans réserve. Elle sait qu’il y a du fric à se faire. Les dollars s'allument dans ses yeux. Elle voit juste.
Des établissements s’ouvrent au quatre coins des Etats-Unis.
Pour certains (Las Vegas par exemple), Lil’ n’est pas consultée comme
conseillère artistique et plastique. Ça la contrarie un peu mais elle se
console avec les titres de propriété nominatifs d’une demi-douzaine de
« Coyote Ugly Saloon » et des rentes régulières pour avoir trouvé le
nom, inventé le concept et tenu le tiroir caisse. Le succès est tel que des
saloons ouvrent en Europe et en Russie. Des danseuses professionnelles se
mêlent aux serveuses. Des invités vedettes font des « ménages ». Des
soirées spéciales garantissent un divertissement permanent. « Foxy
lady » remplace « The devil went down to Georgia » (dont le
potentiel globalisant a montré ses limites). La TV diffuse des Coyote Ugly Academy (avec élimination, sur vote cruel des spectateurs, des candidates aux nichons trop petits). On élargit l’entrée pour faire
place aux fructueuses soirées estudiantines et, par voie de conséquence, aux
mineurs. A New York, Lil’ lançait aux clients : « Jack Daniels ou
rien ». Lil’ n’est pas tout d’un bloc, elle est ouverte au compromis. Que
le nouveau mot d’ordre soit aujourd’hui devenu : « du fric ou rien »,
cela ne trahit aucunement sa philosophie de vie.
Elizabeth Gilbert : "The muse of Coyote Ugly Saloon" (GQ, 1997)

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