La radio Fréquence Mutine a toujours été associée, dans mon
esprit, au gothique.
Le logo, clairement identifiable, en est une des raisons.
Une autre est le souvenir tenace d’un camarade de lycée qui l’écoutait
religieusement et n’avait de cesse de me tanner avec Sisters of Mercy, Sisters of Mercy, Sisters of Mercy.
Le rares dégoûts musicaux que j’ai conçu viennent de cette
période, l’adolescence, où ce qu’on cherchait à me fourguer de force avait le
même effet que l’huile de foie de morue sur la génération précédente. Mon
organisme s’est construit sur un rejet, il n’y a rien à faire à cela : U2
ou Sisters of Mercy, ça ne passe pas. Par phénomène de généralisation hâtive,
j’ai eu en horreur le gothique des années 80 (Bauhaus, The Mission, Siouxie). Seules
concessions faites : The Cult (quand ils ont viré hard-rock), un peu The
Cure (pas beaucoup), Joy Division (quand d’autres ont repris leurs chansons),
Norma Loy (quand ils chantent « L’homme à la moto »).
Mais le gothique me restait étranger et, comme tout
xénophobe soucieux de marquer son territoire, je ne manquais pas de fiel pour
m’en moquer :
Question : Cinq corbeaux sont sur une branche. Un
chasseur s’approche et en dégomme un. Combien de corbeaux restent-ils sur la
branche ?
Réponse : Ben oui, quatre.
Cette private joke (dont je ne me lassais pas) provoquait
l’incompréhension : « ben non, les oiseaux s’envolent au coup de
fusil, il ne reste aucun corbeau sur la branche ». Je devais expliquer la
blague, ce qui n’est pas la moindre des humiliations : « meuh non, les
goth sont sombres, maussades, ils aiment l’obscurité, le danger est leur
environnement, la mort est leur compagne ». La lumière se faisait dans les
esprits : « Ah ouais, corbeaux, goths : O.K. pigé ».
Effet désastreux.
De mon coin de campagne reculé, il était impossible de
capter Fréquence Mutine. La première chanson que j’ai entendu sur leurs ondes,
lorsqu’il m’a été donné l’occasion de faire un bref passage à Brest, ça a été
« Ritual of the lame » par Girl Trouble. Un groupe de garage-rock crampsien
dont le chanteur, avec sa voix caverneuse, avait un je-ne-sais-quoi de...
gothique.
Les associations d’idées ont la vie dure.
En 2012, un petit festival était organisé pour célébrer les
30 ans de la radio. Le groupe vedette, c’était les Disciplines avec Ken
Stringfellow en show-man turbulent. Ken Stringfellow est la moitié pensante des
Posies dont le premier album, « Failure », contient une photo (il est à droite) qui en
dit long sur les influences de l’adolescent qu’il était.
Née de la libération des ondes la bande FM aux débuts des
années 80, Fréquence Mutine est toujours active, sur le même réseau hertzien.
Un exploit rare. Gomina tient la boutique à presque lui tout seul. D’aucuns
(j’en suis) trouvent qu’il a bien du mérite.
Et la radio offre un choix d’écoute bien plus large que le
gothique. Il n’y a que les petits cerveaux étriqués et bornés comme le mien
pour soutenir le contraire (n’empêche, en 30 ans, ça faisait quelques
coïncidences, je me devais de les noter).
Gothic country
Le plus ironique, c’est qu’après une longue traversée du
désert où seules les chansons de Townes Van Zandt m’ont accompagné, le
renouvellement de mon intérêt pour la musique s’est cristallisé sur un genre
bien particulier : ce qu’on appelle la gothic country.
Les seules notions que j’avais de ce genre se limitaient alors
à « Country Death Song » des Violent Femmes et à Sixteen Horsepower.
C’est à peu près tout (à une centaine d’exceptions près).
Très vite, je suis
allé de découvertes en découvertes. Des groupes (Sons of Perdition, Rachel
Brooke, Jayke Orvis, Joel Kaiser, JB Nelson, Oldboy, Munly, Bob Wayne, Perreze
Farm, Strawfoot), des labels (Devil’s Ruin, Farmaggedon, Dark Roots Syndicate),
un festival qui s’exporte (Muddy Roots) et une icône irrésistiblement attachante :
Jesco White, the dancing outlaw.
Un suédois s’essaye actuellement à documenter le genre sur
le site « Swedish Embassy of Gothic Country ». Ce n’est pas ce qu’on peut appeler une tâche facile. Les frontières du genre
sont poreuses. Bonne chance à lui.
Parallèlement aux découvertes musicales que je faisais, allant
à la rencontre d’un univers et d’une petite population vivace et bariolée dont
je ne soupçonnais pas l’existence, je me suis intéressé aux films, aux livres, aux
lieux, aux histoires, à l’Histoire. Ma curiosité était d’abord de nature
voyeuriste. Je cherchais des tueurs cinglés, des familles douteuses, des pères improvisant une partie de colin-maillard avec leur fille pour la balancer dans le puits (la
trame de « Country Death Song »), des manieurs de serpents, des
fondamentalistes en transe, des détails sordides, des estropiés, des éclopés, des
péquenots dans toute leur splendeur horrifique et grotesque. J’ai trouvé tout autre
chose. A l’ombre du stéréotype et du cliché, j’ai trouvé mes frères en
humanité.



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