Dominique a un père et une mère, ce qui le distingue de ceux qui n'en ont pas. Dominique fréquente l'école, ce qui le distingue des enfants buissonniers et de ceux séquestrés dans un placard par des adultes malveillants. L'école et l'enfance sont des épreuves. Dominique est fin, sensible, maniéré, délicat. Une fratrie de brutes grossières expérimente sur lui les techniques auxquelles les sociologues anglo-saxons se réfèrent sous le terme de "bullying". Dominique esquive. Suspicieux sur les vertus de la virilité, la larme facile, il se dit faible. "La peur est mon pays", pense Dominique.
L'adolescence, qui suit l'enfance — ou s'y superpose, comme "un présent perpétuel où les jours ne s’additionnent pas mais se piétinent les uns les autres" — voit Dominique trouver sa vocation. Il sera chanteur, auteur même, compositeur tant qu'on y est. Ce qui le distingue de ceux et celles qui seront huissiers, receveuses des postes, peintres en bâtiment, caissières de supermarché ou coachs en communication. Dominique considère d'ailleurs cette carrière de chanteur comme une "échappée hors la pauvreté", "un mouvement vers une vie meilleure" et n'est pas peu fier d'incarner celui — avec des guillemets — "qui a réussi". Ce qui le distingue des pauvres types englués dans une vie de merde synonyme d'échec. Dominique se distingue, Dominique se démarque, Dominique se différencie. Toute son enfance est tendue vers ce point de distinction et de différence.
Dominique quitte Provins à 15 ans et Provins ne le quitte pas. Des morceaux de Provins continuent à s'agiter en lui. La souvenance, c'est encombrant. On peut faire sortir un gamin de 15 ans de Provins mais on peut pas faire sortir Provins d'un gamin de 15 ans.
Le souvenir le tracasse, le passé l'interroge, la mémoire l'accable, la nostalgie l'étreint, l'esprit du lieu le hante. Dominique est soucieux.
Dominique a "vingt et un ans, et, déjà, l’envie de confronter mes jeunes souvenirs à la réalité. J’ai la conviction que revenir sur mes pas me permettra de consolider mon lien avec ma ville d’adoption, et d’en finir avec une nostalgie qui n’a pas lieu d’être."
La démarche est risquée.
La recherche gagne parfois à s'exercer à distance tant, comme le prétend La Bruyère, "on peut penser juste partout où il y a des hommes" (mais aussi là où il n'y en pas). Distance, enfance, souvenance, immergence, le coeur balance. On en connaît des furieux, en immersion totale dans l'objet de leur étude, les fiévreux prêts à sortir les madeleines du four au risque de se brûler les doigts, tels ces savants hindous décidés, pour ausculter le système digestif du tigre à se laisser dévorer vivant et attendre patiemment la prochaine régurgitation (ça a bien marché pour Jonas), laquelle n'aboutit malheureusement qu'après une détérioration presque systématique de l'intégrité corporelle du courageux savant, ne laissant que quelques morceaux de barbaque mastiquée et recouverts de salive dans lesquels le passant de hasard donne un coup de pied nonchalant en se grattant la tête, ne sachant qu'en conclure, se demandant quel est le fin mot de l'histoire. Bon.
Dominique retourne à Provins. Plusieurs fois. Dominique recrée l'atmosphère du lieu, du temps d'avant. Dominique donne un concert. Dominique écrit un livre. Dominique régurgite. Dominique donc, sonne le rappel des souvenirs.
"Des églises, il y en a partout ici. Elles sont vieilles, certaines penchent. Quand on y entre, il faut se taire, même si Dieu n’existe pas. Et quand on sort, dehors, c’est à peine moins silencieux. La vie fait profil bas. Les gens ont l’air de tenir à ce silence [...]" Le silence dérange. Rappelons-nous ce que disait un rock-critique bien connu dans un documentaire diffusé récemment : "il faut repenser à ce qu'était la France dans les années 60. Dans la rue, c'était le silence. Un silence d'une grande qualité". La jeunesse en impute la responsabilité au vieux monde archaïque dont elle ne veut plus et ressent le silence comme une agression insupportable. Ce problème sensible a depuis été résolu, grâce notamment aux acouphènes.
Dominique puise ses citations dans un manga : "Ce qui marque le plus une personne, ce ne sont pas tant ses expériences passées que les paysages dans lesquels elle a vécu." Dominique pensait revisiter le Provins qui est en lui et trouve un Provins qui est hors de lui, "spectacle qui m’étonne comme m’étonne et, au fond, me dérange, tout ce qui indique que la vie circule ici, moi qui entends rester sur la perception d’un monde figé, à l’image de ceux que l’amour du terroir travaille."
Rue des Marais, 1973 (section est)
Rue des Marais, 1973 (section ouest)
Dominique A. n'a jamais occupé une place prépondérante dans nos petits papiers. C'est un artiste dont nous reconnaissons l'originalité mais elle nous est étrangère, lointaine, dispensable. Au vrai, pendant ses concerts interminables, nous somnolions. Nous ricanions volontiers à sa gestuelle, les moulinets de l'avant-bras en particulier, les singeant à l'adresse du voisin, de la voisine — la cruauté aimant à s'exercer en groupe. Nous avions bien quelques disques mais ne les écoutions pas. Sur ce passif à notre désavantage, il nous serait facile de moquer un livre de commande, madeleine manufacturée. Nous ne le ferons pas.
Nous ne le ferons pas, car "Y revenir" est trop proche. Ses tiraillements sont les nôtres, il y a en nous également un pays qui essaie de nous dire quelque chose. L'homme façonne les lieux et on s'aperçoit plus tard que les lieux ont façonné l'homme bien plus sûrement. Il en résulte la sensation d'une dette à apurer, accompagnée parfois d'un besoin informel de se débarrasser des traces subsistantes ou compromettantes. L'enfance est un vaste pays, une origine trop présente dans les pensées, les faits et gestes, à se demander quelle est sa part prenante dans l'articulation des pensées, dans celle des membres, moulinets de l'avant-bras inclus.
Nous ne le ferons pas, enfin, car si Provins a inspiré à Dominique A. deux chansons, "Les terres brunes" et "Rue des Marais", c'est pourtant une troisième que nous avons écoutée en boucle le jour où ma mère est morte. "Je ne veux pas quitter". Elle ne figure sur aucun album de Dominique A. Elle est sur le deuxième disque de Françoiz Breut, en deux exemplaires, et notre préférence va à la version électrifiée, "Je ne veux pas m'éloigner", bien qu'il faille écouter la première pour saisir distinctement les paroles :
tous ces lieux dont trop vite on part
croyant qu'on va les effacer
- ce sont eux qui nous effacent
qui l'ont décidé
et on perd sa propre trace
à trop s'en aller
Dominique Ané : Y revenir, Stock, 2012 (existe en édition poche "Points").



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