2015-08-24

Tim O'Brien : Si je meurs au combat

Les éditions « 13e Note » ont cessé leurs activités malgré le soutien des inconditionnels, à cause de l’indifférence des autres. Les autres étaient plus nombreux que les inconditionnels, c’est ainsi. C’est une loi statistique aussi injuste qu'imprescriptible.
Les livres « 13e Note » étaient aisément reconnaissables à leurs couverture chics, à leurs lettrages chocs, à leur auteurs (presque) toujours américains. Les inconditionnels se ruaient dessus. Les autres contournaient prudemment le rayon.
Les auteurs se divisaient en deux catégories, ceux qui n’avaient jamais été traduits en français (un tort dont les éditions « 13e Note » n’allaient pas se relever) et les valeurs sûres. Bukowski, Fante, Pirsig, Burroughs, c’est du premier choix mais le choix des titres se portaient, faute de brousoufs, sur des matériaux de seconde main, journaux, lettres, miscellanées, manuscrits inachevés, dont l'apport crucial à l’oeuvre de la valeur sûre suscitée donnait, il faut dire, matière à discussion. Sauf exception.
Une exception est le premier livre de Tim O’Brien, « Si je meurs au combat ».
Tim O’Brien est indissociable de la guerre du Vietnam. Tous les livres de Tim O’Brien parlent de la guerre du Vietnam, même ceux dont ce n’est pas le sujet. La guerre du Vietnam est constitutive de Tim O’Brien. L’homme appelé Tim O’Brien a été façonné à 90% par la guerre du Vietnam, l’écrivain Tim O’Brien à 100%.
« Si je meurs au combat, mettez-moi dans une boîte et renvoyez-moi à la maison » est le récit de son année passée sur le terrain entre 1969 et 1970. Il est donc un maillon essentiel de l’oeuvre de Tim O’Brien (on trouvait encore, il n’y a pas si longtemps, plusieurs de ses livres ultérieurs en poche 10-18) et les éditions « 13e Note » n’ont pas seulement eu le nez creux de le traduire et le publier, elles font oeuvre de salut public.


La télévision a fait de la guerre du Vietnam une guerre médiatisée. L’image a hissé la guerre du Vietnam au rang de référence dans l’imaginaire universel. Les films ont fait entrer la guerre du Vietnam dans l’inconscient collectif. La première chose qu’on se dit en lisant « Si je meurs au combat », c’est que le livre n’exige pas du lecteur un violent effort d’imagination quand il s’agit de plaquer des images sur des mots. Les dialogues rappellent tellement « Apocalypse Now » ou « Full Metal Jacket » qu’on se dit que les protagonistes ont vu, assimilé et génialement singé les films. C’est flagrant. Le sergent instructeur Blyton est la copie carbone du sergent instructeur Hartman de Kubrick, on lui voit presque le chapeau. Mais puisque le livre est sorti en 1973, on doit finalement se dire que la guerre du Vietnam ressemblait vraiment à ça. Par ça, j’entends la guerre du Vietnam réifiée par l’inconscient collectif.

« J’ai passé un peu de temps à réfléchir aux trucs que j’allais faire après le Viêtnam, une fois que je n’aurais plus de sergents-chefs ni de fusils dans les pattes. J’ai fait une grande liste. J’allais écrire sur l’armée. Mettre au jour la brutalité, l’injustice, la stupidité, l’arrogance de la guerre et des hommes qui la font. J’allais régler mes comptes avec certains gars, dévoiler le caractère maléfique de mes sergents instructeurs avec une telle puissance que le jour où ils iraient en enfer, ils se lamenteraient d’avoir cherché des noises au soldat O’Brien. »
Le projet littéraire de Tim O’Brien était mûrement réfléchi, soigneusement planifié. Il s’y est tenu.
Une chose que j’apprécie, c’est le ton ironique et décontracté. Là où j’abandonne Michael Herr (Putain de mort) et Kent Anderson (Sympathy for the devil) au bout de quelques pages, j’ai lu avec intérêt tous les livres (A la poursuite de Cacciatto, A propos de courage, Au lac des bois, Juillet Juillet) déjà traduits de Tim O’Brien. La guerre du Vietnam n’est pas un univers où je me plonge de gré et je n’accepte, en la matière, qu’un seul guide : Tim O’Brien.
La désinvolture qui émane de ses écrits n’est pas seulement une pose ou le standard imposé de la génération baby-boom, elle est aussi un garde-fou, un mécanisme de défense, une condition de survie, un élément de courage dans un environnement étranger où « il n’existe aucun critère auquel puisse se fier un soldat pour faire la différence entre une jolie petite Vietnamienne et une ennemie mortelle ; c’est bien souvent la même et unique personne » ; dans un territoire où « on traverse un champs de mine, on essaie d’attraper le 48e bataillon viêt-cong comme un chasseur inexpérimenté court après un colibri. Mais la plupart du temps, c’est lui qui nous trouve, et non le contraire. Il se cache parmi la masse de civils, dans des tunnels, dans la jungle. Alors on marche pour le trouver, à la poursuite de ce 48e bataillon mythique, fantomatique, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest. Et quand on repart, chaque morceau de terre qu’on laisse derrière nous redevient le sien. [...] C’est marrant. C’est absurde. [...] » et l’on se remet en marche « dans des champs truffés de mines » et « si les jambes me rendent plus viril, ce qui est sûrement vrai, exception faite de mon âme, de mon caractère et de ma capacité à aimer ; si tout cela est bien vrai, la seule chose que le soldat peut faire, quand il marche, c’est se marrer et aller un peu de travers question de rigoler. »

Tim O’Brien : « Si je meurs au combat », 13e Note Editions, 2011.

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