2015-08-17

Alexandre Vialatte : Chroniques de la Montagne

« Ceci étant un article consacré à Richard Hell, il paraît manifestement approprié que je commence par parler de moi. »
Lester Bangs, janvier 1978.

« Cette chronique, traitant de tous les arts et rien d’humain ne lui étant étranger, nous n’hésiterons pas à parler de musique française. »
Alexandre Vialatte, janvier 1953.

Et je me demande bêtement si Lester Bangs avait lu Vialatte ? Ce genre d’idées saugrenues me viennent toutes seules et ne se voient dépassées que par des idées encore plus saugrenues : et si Vialatte avait lu Lester Bangs ?


« Cette chronique étant littéraire... Cette chronique étant parisienne... Cette chronique, toute frivole qu’elle est, ... Le plan de ces chroniques m’inquiète... Cette chronique étant littéraire, nous y parlerons de céramique, de l’esquimau, de la moustache naturelle et de plusieurs autres choses... Je chanterai les grandeurs de mon siècle et ses inventions prodigieuses... Le but inavoué de ces articles étant de flatter les puissants, je chanterai les magnats de la presse... »
Lester Bangs chante le corps électrique. Vialatte chante l’incipit éclectique. Ces gens nous enchantent.
Lester Bangs — nous le mentionnions dans un précédent billet — nous a donné l’envie d’écrire. Alexandre Vialatte nous redonne le goût de lire. Ces gens nous donnent beaucoup.
« Les chroniques de la Montagne » dans la collection « Bouquins » des éditions Robert Laffont, édition de l’an 2000, coffret de deux volumes imprimés sur le célèbre Bookomatic de Maury, comptent 2012 pages en tout. J’en suis à la page 287.
C’est ce que je lis en ce moment.
Un moment qui dure longtemps. Il en est, comme Simon Leys, qui s’en chagrinent : « Mais pour le reste, je ne suis pas sûr que ces petits chefs-d’œuvre gagnent à être rassemblés en un volume de mille pages : une aussi fine légèreté qui devient une grosse brique d’un kilo — il y a là une contradiction — nous en avions déjà parlé précédemment, à propos des délicieuses chroniques de Vialatte : isolées, elles étaient miraculeuses – en volume Bouquins elles deviennent fatigantes (hélas !). »
Eh oui, la longueur de l’ouvrage décourage les plus fervents vialattiens. Pas moi. L’épaisseur du coffret leur fait perdre le sens de la mesure. Nous corrigerons leurs approximations. En vérité, la grosse brique ne pèse pas un kilo mais très précisément 1325 grammes. Ce devait être dit.
Il va de soi que le plaisir pris à ces chroniques est triplement doublé (ou doublement triplé) par le choix d’une lecture parcimonieuse. C’est dans ces cas-là que je me félicite d’être un lecteur objectivement lent. Il m’est arrivé de lire trois chroniques d’affilée. C’est gourmandise. La troisième a chaque fois moins de saveur que la première. Si j’avais lu la troisième avant la première, c’eut été l’inverse. Cette logique implacable nous met face à un cruel dilemme. Faut-il donc lire ces chroniques à raison d’une par semaine ? Cela prendrait vingt ans. Vialatte a bien consacré vingt ans à les écrire, de 1952 à 1971, à raison d’une par semaine, scrupuleusement envoyée au quotidien « La Montagne ». C’est une bonne cadence, mais ce n’est pas une raison.

Alexandre Vialatte a surtout publié après sa mort. « Notoirement méconnu » de son vivant, il est l’exemple même de l’auteur posthume. Les éditions Julliard ont fait main basse sur ses innombrables chroniques et les ont publiées avec zèle (une dizaine de compilations, parfois rassemblées en paquet de trois), sans grand souci de datation ni de provenance. De fervents vialattiens ont décidé d’y mettre bon ordre. Résultat : ici réunies les 898 chroniques (moins 3, dont le texte s’est perdu) envoyées (mais pas forcément publiées) au quotidien « La Montagne ».

« L’actualité nous écrase d’écrits. Je recommanderais plus spécialement les dictionnaires. Les dictionnaires sont de bien belles choses. Ils contiennent tout. C’est l’univers en pièces détachées. Dieu lui-même, qu’est-ce, au fond, qu’un Larousse plus complet ? »
J’aime Vialatte pour son élégance, sa légèreté, son détachement, sa fantaisie, une liberté de ton lui autorisant des aphorismes pétris de non-sens, d’une grande profondeur. J’aime Vialatte pour sa gravité. Son désespoir. Sa noirceur.
Au premier abord ces chroniques sont espiègles et guillerettes. Vialatte s’émerveille de tout, il s’amuse de tout. Tout est grandiose et digne d’intérêt, et c’est ainsi qu’Allah est grand etc. Et puis ça chiffonne et on se surprend à lire ce qui nous chiffonne : « C’est la seule haine de ma vie ». Quelle est-elle cette haine chez cet enfant, pur produit de l’école de la Troisième République, qui a déjà connu une guerre, en attendant la suivante, quelques tyrans, plusieurs imbéciles, un échantillon chamarré de la bêtise humaine ? Il y aurait l’embarras du choix. Et bien non. La seule haine de sa vie, c’est un lapin — le quadrupède bien connu. Vialatte serait-il dépourvu de haine ? C’est trop gros pour être honnête. C’est trop honnête pour être honnête.
Me reviennent en mémoire ces mots de Cioran à propos de Beckett : « Chose à peine croyable, voire monstrueuse : il ne débine personne, il ignore la fonction hygiénique de la malveillance, ses vertus salutaires, sa qualité d’exutoire. Je ne l’ai jamais entendu déchirer amis ni ennemis. C’est là une forme de supériorité pour laquelle je le plains, et dont inconsciemment il doit souffrir. Si on m’empêchait de médire, — quels troubles et quels malaises, quelles complications en perspective ! »
Emballé c'est pesé, 1325 grammes, voici un morceau de la souffrance de Vialatte, empreinte de gravité, de désespoir, de noirceur.

Et je n’en suis qu’à la page 287 ! J'ai l'impression d’être assis sur un coffre-fort.
Que je vous encourage vivement à feuilleter. En citant une fois de plus — ce sera la dernière — cet homme étrange et remarquable :
« Lisez et vous en saurez plus que moi, car je retiens mal ces choses charmantes et difficiles ».


Alexandre Vialatte, « Chroniques de la Montagne 1952-1961 » & « Chroniques de la Montagne 1962-1971 », éditions Robert Laffont, 2000.

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