2015-04-17

Réflexions tordues sur un animal informe : le ragondin

C’est à Philibert Commerson que nous devons la première représentation graphique du ragondin. Commerson était un mordu de botanique, n’hésitant pas à arpenter les montagnes dans les plus rudes conditions pour assouvir sa passion, collecter de nouvelles espèces ou simplement les étudier. D’une constitution frêle et délicate, la perspective de découvrir des spécimens inconnus à 10000 kilomètres de son foyer, de l’autre côté de l’Océan Atlantique, l’emporta sur l’appréhension d’effectuer, à son âge, un si long et inconfortable voyage. Il rejoint en 1767 l’expédition de Bougainville en Amérique du Sud. C’est peut-être Bougainville lui-même qui l’a choisi comme naturaliste même si l’explorateur n’a jamais été capable d’orthographier correctement son nom (Philibert est ainsi « Commerçon » dans le récit du Voyage autour du monde). Recruté comme naturaliste, Commerson avait pour mission de répertorier dans les contrées visitées les différentes espèces, animales et végétales, et plus tard, évaluer leurs propriétés ou leurs usages techniques, médicinaux, culinaires, aromatiques, décoratifs, commerciaux ou, à tout perdre, éducatifs.
Souffrant de naupathie, le voyage en mer fût comme Commerson le prévoyait synonyme d’inconfort. L’assistant de Commerson se révéla être — les membres de l’équipage commençaient à le subodorer — une assistante. Si l’herboriste s’est octroyé de brefs moments de réconfort c’est, on imagine, dans une ambiance suspicieuse et pesante.
Enfin sur la terre ferme, Commerson a pu s’adonner à sa passion : herboriser, collecter, recenser, classer, humer, regarder. Les paysages de Patagonie septentrionale sont déprimants de monotonie. Commerson ne s’en laisse pas affecter : il observe. Dans les marais, il prend le temps de crayonner rapidement un drôle de rongeur : le ragondin.
Le ragondin a la taille d’un castor, un museau de marmotte, des pieds palmés, l’agilité amphibie de la loutre (ainsi que ses moustaches), des mamelles latéro-dorsales et une queue de rat.
Il semble avoir choisi sur catalogue ses caractéristiques en misant sur le fait qu’elles lui seront d’une quelconque utilité un jour ou l’autre.
— Et pour les dents ?
— Incisives.
— La couleur ?
— Jaune orangé.
— La taille ?
— Grandes !
Le ragondin est un mammifère strictement herbivore et ses incisives impressionnantes ont pour fonction de cisailler les hautes herbes de la pampa argentine. Tout autre usage est proscrit. Elles ne lui sont d’aucune utilité défensive, à peine dissuasives en dépit de leur taille et de leur couleur. Sauf hasard phénoménal, pour qu’un ragondin réussisse à infliger une morsure significative à un animal à sang chaud, il faudrait que ce dernier soit parfaitement immobile et profondément enraciné dans le sol, ce qui (sauf envasement ou châtiment raffiné) est rarement le cas. Comme quelques-uns de ses congénères de la famille des rongeurs (mulots, lapins), le ragondin a tiré le mauvais numéro dans la chaîne alimentaire : c’est une proie.

Philibert Commerson a interrogé les patagons pour savoir quel nom ils donnaient à cet animal. Les réponses étaient unanimement évasives. Nutria (une espèce de loutre). Coypu (une sorte de rat d’eau). Le voilà bien avancé. Le ragondin est un rongeur plutôt voyant, voire envahissant mais étonnamment quelconque, insipide, au point que personne ne lui a accordé une attention suffisante pour lui attribuer un nom distinctif. La lecture des récits des expéditions passées faites par la concurrence (espagnols, portugais, anglais) n’a pas fourni à Commerson les éclaircissements nécessaires. Le rongeur a bien été vu, brièvement décrit. Mais là encore les naturalistes voyageurs chevronnés semblaient le voir sans le remarquer. Et sans savoir dans quelle catégorie le ranger. Ce qui, pour un naturaliste rigoureux tel que Commerson, constituait une grosse lacune. Il prit donc l’initiative de donner à l’animal son nom scientifique définitif : Myopotamus Coypus.


Le ragondin, animal commun et impersonnel, aussi invasif que peu notable, doit donc son blase à Philibert Commerson, premier homme à lui avoir accordé une attention poussée, et quand on se rappelle que la passion du naturaliste était avant tout la botanique et qu’il oeuvrait à ce même moment à classifier une bonne dizaine de milliers d’espèces de plantes, ce fait mérite mention.
D’autres appellations se succéderont : Myocastor Coypus, castor du Chili, castor des marais. Ne nous laissons pas gagner par la confusion, il s’agit toujours de la même bestiole : le ragondin. Pierre Larousse tranchera nettement la question dans son « Encyclopédie Universelle du XIXe siècle » :
Ragondin : Mamm. Animal dont le poil est utilisé dans la chapellerie.
Nous y reviendrons.

Au XXIe siècle, le ragondin est présent partout en Europe occidentale (à l’exception des îles Britanniques) et les campagnes visant à réguler sa population sont réactivées à intervalles réguliers.
Classé dans la catégorie des animaux nuisibles, il a bien fallu lister les nuisances dont il est accusé. Fragilisation des berges, dégâts dans les cultures, occupation illégale de « niche écologique » d’autres mammifères semi-aquatiques (un squatteur en somme), saccage des zones de frayères des salmonidés (un fouteur de merde en résumé), il est en outre porteur de maladies (leptostirose) transmissibles aux bovins (l’un des droits irréfragables de la vache étant l’assurance d’arriver en bonne santé aux portes de l’abattoir). Les griefs sont parfois discutables tel celui que mentionne ce fascicule (dont je tairais l’origine) reprochant au ragondin sa fâcheuse manie d’uriner et de déféquer dans l’eau (chose dont les autres mammifères aquatiques se gardent, bien sûr, ils ont davantage de classe). Bref, le ragondin a le don d’exaspérer les cultivateurs, les éleveurs, les pêcheurs, les terrassiers, les agents de propreté, les propriétaires et quelques autres citoyens sourcilleux. Méprisé et méprisable, il est la honte, la plus basse engeance du règne animal. Même certains animaux le regardent d’un sale oeil, comme une présence inopportune, comme s’il n’avait rien à foutre là. Ce qui n’est pas totalement dénué de vérité.

Peu après avoir dessiné le ragondin, Philibert Commerson meurt. Quelques années plus tard, Bougainville transmet le dessin à un aristocrate de ses amis, curieux de nature (et de ses créatures). Bougainville meurt peu après.
L’aristocrate curieux embarque pour l’Argentine et demande à un propriétaire terrien s’il en connaît beaucoup des comme ça (cf. le dessin). Le propriétaire terrien lui désigne un empilement de corps. Des milliers de cadavres de ragondins, résultat d’une récente expédition purificatrice sur ses terres, opération qu’il convient de renouveler assez souvent d’ailleurs. La curiosité de l’aristocrate curieux est attisée.
Les premiers spécimens de ragondin importés en Europe l’ont été au début du XIXe siècle et, on en est quasiment sûr, les français y sont pour quelque chose. Le ragondin est un animal robuste qui se sustente de peu. Il supporte relativement bien le voyage.
Reste à savoir si l’animal est capable de s’acclimater au-dessus du 42ème parallèle Nord, assez loin de son vivier originel. Sur ce point, le ragondin a dépassé toutes les espérances.

Durant le XIXe siècle, la mainmise sur le ragondin est l’exclusivité des nobles et des très riches. Pour la curiosité et l’égaiement des « ladies », il intègre les parcs animaliers privés des châtelains en compagnie d’autres animaux exotiques. Il sert aussi à faire des chapeaux, on ne nous fera pas croire le contraire. Et si la question de la gente demoiselle — « Mais Georges-Henri, où est donc passé cet étrange rongeur qui me faisait tant rire ? » — rencontre un silence gêné et l’application du gentilhomme à ne surtout pas fournir d’indice (mouvement des pupilles vers le haut, main portée au rebord de son feutre), cette gestuelle pateline sera pour nous une preuve accablante.
Même si l’exploitation et le commerce se faisaient dans des cercles très restreints, entre gens de la haute, le ragondin n’a pas uniquement servi de divertissement aux nantis, il s’est aussi fait couper les poils. Et ces poils ont servi à fabriquer des chapeaux.
Mr Larousse est de notre avis.

A partir des années 1920, les renseignements concernant l’exploitation des animaux à fourrure sont plus nombreux.
« En ce qui concerne le Ragondin, M. Beaune fut un véritable précurseur, et on peut affirmer qu'il fut le premier au monde à avoir l'idée d'élever industriellement cet animal pour sa fourrure. » (Vie à la campagne, 1930).
C’est lui. C’est notre homme.


Provinciaux, gens de peu, mais éduqués et ambitieux, ces entrepreneurs d’un genre nouveau ne bénéficiaient pas des contacts secrets de la haute société pour faire affaire, s’approvisionner ou trouver une clientèle. Ils ont eu recours à un outil inédit et imparfait : la réclame.
Nous y puiserons de précieuses informations.
Mr Beaune ne s’est pas lancé au hasard. Il a abordé la question en amont. Déjà compétent en matière d’élevage d’animaux destinés à la pelleterie, il a jeté son dévolu sur le ragondin. Il a interrogé le directeur du Jardins des plantes. Il s’est déplacé chez des éleveurs d’Amérique du Sud. Il a lui-même sélectionné la meilleure sous-espèce. Il en a importé des milliers.
Ensuite, il les a étudié in situ. Dans son élevage du Lot-et-Garonne.
Le ragondin est une aubaine pour un éleveur. « Il présente les qualités suivantes: humeur pacifique, simplicité de nourriture, entretien facile. » (Dr Duvernois, 1929). Et il est meilleur marché que le castor, une qualité qu’on peut difficilement lui enlever.
Extrêmement fécond (une femelle a cinq portées tous les deux ans, 4 à 9 petits par portée), peu difficile (il mange n’importe quoi appartenant au règne végétal), il est très docile et ne requiert pas une surveillance soutenue. Mr Beaune se félicite de son choix : zéro entretien + zéro frais d’alimentation + zéro main d’oeuvre = mucho mucho brousoufs !
Commencé en 1927, l’élevage industriel du ragondin connaîtra en France un âge d’or d’une très courte durée.
Mr Beaune et ses confrères ne sont pas avares d’informations. Mr Beaune est missionné par le Ministère de l’Agriculture pour promouvoir le ragondin en Europe de l’Est. Il publie un petit ouvrage encourageant tout éleveur à adopter des ragondins. Mr Jouan, dans le Finistère, lui emboîte le pas et publie presque simultanément une brochure riche en conseils (portant en dernier lieu sur la meilleure façon de présenter les animaux et leur fourrure lors des Foires Exposition). La beauté est dans l’oeil de l’acheteur qui regarde.

Le ragondin est paisible mais pendant les périodes de reproduction l’appétit sexuel des mâles provoquent des batailles entre congénères. La femelle sur le point de mettre bas est également la proie de poussées hormonales et peut se montrer agressive avec les autres femelles. Jalousie et querelle de territoire, c’est ce que note Mr Jouan. A moins que l’exiguïté des cages d’un élevage industriel soit pour le ragondin un frein à l’épanouissement familial et aux relations de bon voisinage.
Le ragondin est un rongeur. Les rongeurs sont des gratteurs compulsifs. Ils creusent des terriers, des galeries souterraines, ils ne peuvent pas s’en empêcher. Mr Jouan remarque un matin la présence d’une femelle qui, malgré un grillage enterré à 90cm de profondeur, s’est faufilée dans l’enclos voisin. Si, de cette anecdote, il a élaboré des déductions sur ce que l’avenir pouvait réserver, l’article ne le dit pas.


Pour des gens de commerce, cette façon de dévoiler ses connaissances dans la presse et donner des billes à des concurrents potentiels peut sembler à priori naïve mais Mr Beaune et ses confrères assuraient leurs arrières. Quand on ne leur achetait pas des animaux pour faire des cols, des manteaux ou des chapeaux, on leur achetait des animaux dotés d’organes reproducteurs pleinement fonctionnels pour faire d’autres animaux. L’appât du gain était tentant pour de petits éleveurs cherchant à arrondir leur pécule. Ces petits éleveurs se sont vite aperçus qu’ils trouvaient facilement des acheteurs pour des ragondins reproducteurs adultes (donc vivants) mais aucun débouché pour la fourrure des ragondins écorchés (donc morts). La population des ragondins explosa, l’absence d’acheteurs de fourrure persista et l’on finit par se demander (mais un peu tardivement) si ces gens se jetant des immeubles à New York en 1929 n’y étaient pas un peu pour quelque chose. Le marché de la pelleterie périclita dès le début des années 1930.

Parallèlement aux élevages de Mr Beaune et consorts, la Société Nationale d’Acclimatation s’est penchée sur le cas du ragondin et la pertinence de l’introduire dans la nature pour y insuffler un peu de sang neuf, d’exotisme et — éventuellement — en faire un nouveau gibier prisé des chasseurs.
Le Dr Albert Maurice considéra la question et le fit avec la plus grande honnêteté.
« Avouons qu'on ne sait pas encore quelle est la meilleure façon de s'y prendre pour bien réussir. » (Dr Maurice, 1931).
Le Dr Maurice s’est amouraché du ragondin à tel point qu’en 1938, il doit se forcer pour lui trouver quelques griefs. « Sans quoi nous serions taxés de partialité », prend-il soin de préciser. Entre temps, il a quand même mené des expérimentations subventionnées en Sologne (où le ragondin a montré une excellente aptitude à faucarder les étangs) mais le faible sentimental du Dr Maurice pour cet attachant rongeur jette un doute légitime sur ses conclusions. Il réaffirme la non dangerosité du ragondin. Il concède que l’animal peut servir de gibier mais prévient que l’absence apparente de panique chez l’animal pendant la traque procurera au chasseur peu de plaisir et de satisfaction (et qu’à moins d’avoir les outils pour et la patience de draguer le fond de l’eau, il n’est pas assuré de retrouver le corps du gibier fusillé). Informations qui nous en disent plus sur la psychologie du chasseur et celle du Dr Maurice que sur le ragondin. Le Dr Maurice aimait vraiment cette petite bête. Mais en 1938, il était bien un des seuls. Entre les évasions prévisibles des animaux d’élevage, la prolifération exponentielle des sujets lâchés dans la nature et la répugnance des chasseurs à réguler leur population, la situation était déjà hors de contrôle. En 1937, le Ministère de l’Agriculture se demande s’il faut considérer l’animal comme nuisible. Le Préfet de la Somme est le premier à le faire. L’hallali est lancée.
Dès lors, la couverture médiatique du ragondin change radicalement. Il n’apparaît plus dans la presse qu’à l’état de cadavre, parfois avec une belle photographie du chasseur hagard, félicité pour cette belle prise.
Après guerre, l’élevage de ragondin connaîtra un nouveau sursaut avant de tomber en désuétude dans les années 1960, période où — les films de Jean-Pierre Melville en témoignent — le port du chapeau se raréfie.

* * *

Un mot sur la viande. Nous en savons peu. Les péons d’Amérique du Sud ont certainement mangé du ragondin mais ils ne s’en sont jamais vantés. Les rapports sur les opportunités d’élever le ragondin pour sa viande sont d’une étrange discrétion. Après tout le ragondin ressemble à un rat, un très gros rat. Il y a là une barrière psychologique et culturelle infranchissable. Quel que soit le continent ou le statut social, il ne viendrait à l’idée de personne de s’exclamer à l’heure où un petit creux se fait sentir : « Tiens, je me taperais bien un bon morceau de ragondin, moi ! » Ça ne se fait pas. Le ragondin arrive dans les options alimentaires en fin de liste, un peu avant le rat et le cancrelat, mais tout juste.
Sa viande est comestible mais sa préparation (terrine) et sa consommation se font essentiellement de façon privée, marginale et confidentielle. Quelques piégeurs ou éleveurs modestes la réservent pour leur consommation personnelle. Quelques-uns proposent des terrines à la vente. Pas beaucoup.
Un éleveur s’est même lancé dans la cosmétique (savon, crèmes hydratantes, huile corporelle). La graisse de ragondin peut servir de matière première à des produits hygiéniques. Personnellement, je n’y aurais pas pensé. Cette gageure demande un brin d’audace et une grande ouverture d’esprit.

Passons au crible les nuisances du ragondin.
Dégâts des berges. Ils sont visibles, peut-être considérables. Le ragondin creuse des terriers et des galeries légèrement surélevées par rapport au niveau de l’eau. Il y trouve refuge. Les constructions les plus complexes consistent en une entrée hors d’eau et une sortie à demi immergée. Les plus spacieuses permettent à un chien (gabarit moyen, 25kg) d’entrer par une extrémité et de sortir par l’autre. Lors des crues, ces terriers deviennent inhabitables. Lorsque des mammifères têtus ou d’autres congénères (pour de sombres histoires de territoire) l’en déloge, le ragondin s’en va creuser ailleurs. Beaucoup de ces terriers sont inoccupés. Le ragondin est un piètre gestionnaire de l’espace. En surface, le ragondin amoncelle parfois quelques brindilles et s’en fait un abri permettant à la femelle de mettre bas ou aux autres d’attendre que le niveau de l’eau baisse. Le ragondin est un architecte sommaire. Aucune comparaison avec les majestueuses constructions du castor. Le ragondin est un vagabond, un réprouvé, un STF (sans terrier fixe). Le nombre, la taille et la disposition anarchique de ces galeries entraînent des affaissements de terrain. Les passages répétés de machines toujours plus larges, plus lourdes, plus grandes, aussi. Laissons pour cette fois le bénéfice du doute aux machines.
Dégâts dans les cultures. Pour ce que j’en vois, les dégâts visibles et pointés concernent principalement une céréale qui (ironie) est également originaire d’Amérique (Mexique) — et dont le rapport "prépondérance / utilité publique" mériterait aussi un instant de réflexion — : je veux bien sûr parler du maïs. Essayons de relativiser. Le passage d’un sanglier adulte dans un champ de maïs provoque autant de dégâts et de façon plus aléatoire. En l’espace d’un mois, une famille de ragondins réussira à découper un carré bien visible, découpage à géométrie variable mais identifiable. Et c’est peut-être cette application méthodique — cisailler épi par épi — et cette constance à y revenir chaque nuit (le ragondin est réputé nocturne) qui agacent beaucoup. Le ragondin n’est pas un chapardeur à la sauvette, sectionnant nerveusement un épi et filant sans demander son reste. Il s’installe et festoie, en toute impunité. Cela est perçu comme un modèle d’arrogance. Ça énerve. Et comme les familles de ragondins sont, à l’heure actuelle, plus nombreuses sur le sol français que les sangliers en fuite...
Saccages des frayères. Les saumons n’ont pas attendu l’arrivée du ragondin pour commencer à disparaître. Ce rongeur est un bouc émissaire bien pratique parfois.
Pipi et caca dans l’eau. Je confirme : c’est pas bien.

Outre ses capacités reproductives hors du commun, le ragondin bénéficie en Europe d’un atout essentiel à sa prospérité : l’absence de prédateurs naturels. En Amérique du Sud, les sauriens et quelques félins contribuaient à réguler sa population. Ce n’est pas le cas chez nous. De par sa taille, le bébé ragondin est plus vulnérable. Il peut devenir une proie de choix pour un renard ou un busard particulièrement habile. Rapidement autonome, le petit ragondin est très performant question croissance osseuse. Lorsqu’il atteint la taille adulte, il accède du même coup à cette immunité surnaturelle (ou antinaturelle) qui fait la spécificité du ragondin dans le Vieux Monde.

* * *

L’anthropomorphisme est la propension à projeter sur un animal des caractéristiques humaines. Je ne le savais pas. Quand j’intervenais souvent dans un zoo en tant qu’employé à temps plein, beaucoup de stagiaires et d’intérimaires étaient nettement plus intelligents et cultivés que moi. Cela force à l’humilité. Ce n’était pas ma qualité principale. L’une de ces intérimaires préparait une thèse sur l’anthropomorphisme. Elle m’a généreusement appris de quoi il retournait. Ajoutant même pour ma gouverne : « dans l’étude et l’observation des animaux, en fin de compte, on en revient toujours à ça ». J’y reviens en effet (et j’en profite — à treize ans d’écart — pour la remercier).

Le ragondin a mauvaise presse. Mais qu’en pensent réellement ceux qui ne lisent pas la presse ?
Le ragondin agace, émeut, intrigue ou indiffère. L’animal est diversement apprécié au plan anthropomorphique. Certains sont attendris par sa physionomie, une réaction que de nombreux rongeurs sont capables de susciter chez l’être humain. Certains n’éprouvent à son égard aucun sentiment où poindrait un semblant de tendresse. Ils lui trouvent une sale gueule et lui prêtent des intentions malhonnêtes.
Il est vrai que le ragondin déconcerte par son attitude et son comportement.


Le ragondin est naturellement craintif (c’est une proie en puissance, n’oublions pas) mais ses solutions de fuite interviennent au dernier moment et ne revêtent jamais le caractère de panique des léporidés (lapins). Le ragondin file droit, sans zigzag, avec célérité certes mais avec une détermination et un sens de la mesure déroutants.
Poursuivi à la nage par un chien (gabarit moyen, 25kg), le ragondin attendra de ressentir le museau canin à proximité de sa queue avant de plonger (un plongeon parfois très harmonieux). Le ragondin peut rester jusqu’à huit minutes en apnée. Le chien ne peut pas.
On ne sait jamais si le ragondin est sur ses gardes ou pas. Certains lisent dans son faciès similaire aux caricatures d’asiates (les « faces de citron » de Morris) un air de défi ou de fourberie. Ils ont l’impression que l’animal les nargue. Réfugié sur une île où il sait qu’aucun mammifère non aquatique plus gros que lui ne viendra le déloger, l’attitude du ragondin est royale. Impassible, paisible, impénétrable, il semble indifférent à tout ce qui l’entoure.
Dans un continent où il n’a aucun prédateur naturel, au coeur d’une végétation riche ou rachitique (il se nourrit de peu), n’importe quel marécage est synonyme d’abondance et de sécurité pour le ragondin. Il s’y sent peut-être comme au paradis ou proche d’une extase que, dit-on, l’ascèse favorise.

Au plus fort d’une attaque féroce perpétrée par deux chiens (gabarit moyen, 25kg), le ragondin émet une succession de plaintes discrètes, râles peu sonores semblables à ceux de quelqu’un faisant un mauvais rêve. Peut-être est-ce le cas et le ragondin, détaché de toutes contingences terrestres, se dit-il : « ce n’est pas dans ma chair que ces crocs s’enfoncent, ce n’est pas mon corps qui s’achemine vers une mise à mort certaine » ?

No se. Le ragondin est un mystère.

* * * * * *
addendum (2015-04-25)

Lorsque j’ai écrit le passage sur les faibles chances du ragondin d’infliger une morsure sérieuse à un animal à sang chaud, j’ai été pris d’un doute. J’ai soupesé le pour et le contre puis, selon mes observations et ce que je suis porté à croire de mes lectures, j’ai finalement inclus le dit passage.
Le doute revient. Beaucoup de témoignages disent avec certitude que le ragondin mord méchamment, d’autres disent qu’il « peut » mordre, d’autres laissent clairement entendre qu’il n’hésiterait pas une seconde à le faire s’il en avait l’occasion. Ainsi, je lis dans la presse qu’une citadine, entendant un bruit dans son courtil, descend voir ce qu’est ce chambard et découvre un ragondin « rugissant comme un fauve » et montrant les dents. Quelqu’un me dit aussi qu’un piégeur a perdu deux chiens à cause de ragondins, et pas n’importe quels chiens, des chiens de chasse entraînés et dans la force de l’âge. Même si j’accorde un minuscule crédit à cette information (le quelqu’un en question, sur 100 paroles prononcées, énonce 99 bobards), je suis prêt à admettre l’hypothèse qu’un ragondin piégé puisse causer la mort d’un chien de chasse surentraîné (et non piégé). C’est dire si j’ai l’esprit large.
Les espèces animales sont composées d’individus. Il ne faut pas négliger le facteur expérience et les comportements individuels induits par cette expérience.
Dans un de ses livres, Bruce Chatwin évoque les félins mangeurs d’hommes en Asie du Sud-Est. La plupart des félins ne mangent pas les humains. Mais ceux qui le font, paraît-il, deviennent particulièrement friand de cette chair savoureuse. Elle agit comme une drogue et pousse même l’animal à dédaigner d’autres proies. Chatwin cite le cas d’un berger qui, pour s’abriter de la pluie, avait amené son troupeau dans une grotte. Une panthère, également désireuse de s’abriter (et de se restaurer), avait ignoré les têtes du troupeau et s’était immédiatement dirigée tout au fond de la caverne où s’était réfugié le berger, pour le dévorer.
Revenons au ragondin. Sous mon toit, vivent deux chiennes. Elles ne sont ni éduquées ni dressées et font à peu près tout ce qu’elles veulent. C’est un choix, dicté par la paresse et la curiosité. Elles ont tué trois ragondins et s’en sont sorties sans une seule égratignure. N’étant pas dressées pour la chasse, leurs manoeuvres d’approche brillent par le côté anarchique et l’absence de coordination. Néanmoins elles ont tué des ragondins sans recevoir la moindre blessure. J’en suis pas fier. Quand ça arrive c’est imprévisible. C’est la nature. Elles ont aussi tué une loutre. Malgré un art de l’esquive tout à fait rôdé, l’une des chiennes a été mordue. Trompé par les moustaches du cadavre (déposé à mes pieds comme une offrande) et mon ignorance de la faune locale, j’ai annoncé au vétérinaire qu’elle s’était fait mordre par un ragondin. Malgré un froncement de sourcils lors de l’inspection de la blessure, il n’a rien ajouté. Si : deux agrafes. L’ignorance ne m’absout pas du délit de désinformation. Dans les statistiques, la rubrique « chien mordu par ragondin » sera augmentée d’une unité. Alors que c’est faux, c’était une loutre.
La chienne en question est une crème. D’une douceur, d’une poltronnerie et d’une timidité touchante à la maison, elle devient autre dans la nature. L’instinct reprend le dessus et elle course chevreuils, lapins, lièvres, renards, ragondins, écureuils, petits rongeurs et oiseaux. A moins je ne me trompe, sa tactique la rapprocherait des chiens rabatteurs. Les vaches, chevaux, ânes et tous les animaux plus grands qu’elle (sauf le chevreuil) l’intimident. Parfois, je m’interroge sur la raison pour laquelle elle ignore un lapin à vue alors qu’elle filera tout droit vers quelque chose d’invisible mais dont le vent lui a apporté l’odeur. Elle fonctionne au flair, n’a pas de très bons yeux. Elle est totalement indifférente aux animaux de basse cour (ça m’arrange) et la seule fois où nous avons rencontré un mouton en liberté, elle l’a tranquillement raccompagné jusqu’à la brèche dans le grillage par où il était sorti de son enclos. Bâtarde de plusieurs générations de bâtards, elle a un peu de berger dans le sang. 
Une chienne non éduquée n’échappe pas au conditionnement. Une directive par ci, une invitation par là, des repas plus ou moins réguliers, et le pli est pris. Les habitudes, pavloviennes, que l’instinct n’arrivera pas à déplier en totalité. L’animal, dans son individualité, est complexe. Il est tentant de vouloir simplifier à l’échelle de l’espèce. La désinformation et les campagnes de presse font ensuite leur oeuvre auprès d’un public également soumis au conditionnement et c’est ainsi qu’un ragondin en arrive à rugir comme un fauve dans un courtil. Au moins on n’aura pas de remords à l’exterminer, celui-là.


Cette rencontre insolite entre une citadine et une bestiole dans son courtil m’a remis en tête un bout de « Goatsucker », participation de Joe Sacco au « Big Book of the Unexplained » (Paradox Press).


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