Il existe au moins six livres titrés « Les fantômes du
passé », il existe au moins quatre livres titrés « Les ombres du
passé », cette comptabilité pouvant aisément s’augmenter de quelques unités
en inventoriant scrupuleusement une liste de synonymes. Ce que je n’ai pas
fait.
Un fantôme suffit. En croiser un provoque en moi une chaîne
de réactions bouleversantes (effroi, tremblement, stupeur — ma gamme
d’émotions est prodigieusement simple, peu innovante), une fébrilité palpable,
un début de chair de poule.
Joseph Bertrand (a.k.a. Centredumonde) a joué au Vauban le
21 mars 2015. Je n’y étais pas. Je vais à Brest quand je peux et quand je suis
obligé. Et la plupart du temps, je ne suis pas obligé.
Le concert était aussi l’occasion d’annoncer la sortie de
« Bang ! », compilation de chansons enregistrées entre 1997 et
2012. C’est le label d’Arnaud Le Gouëfflec qui s’en occupe. Arnaud est l’un des
hommes derrière le « Festival Invisible ». Organisation récemment
étoffée d’un « Studio Fantôme » (que Centredumonde a amicalement
intégré) jouant des « concerts transparents » (tel celui du Vauban). On
devine une cohérence.
Joseph Bertrand passe et s’efface. Joseph Bertrand ne reste
pas. Joseph Bertrand joue dans Jacques Atomique puis arrête de jouer. Joseph
Bertrand joue tout seul puis invite des copains à bord du bateau. Joseph
Bertrand tombe dans l’eau. Le label Tartines sort deux disques, et ils tombent
dans l’oubli. Joseph Bertrand fait un site internet puis l’efface. Il refait un
site et l’efface encore. Joseph Bertrand s’en va. On perd sa trace. Joseph
Bertrand fait un album sur bandcamp puis — doit-on s’en étonner ? — il
l’efface. Joseph Bertrand passe et ne reste pas, il laisse une empreinte fugace
et il s’en va, efface ses traces. Un fantôme.
Quand je hantais Brest de ma présence ectoplasmique, j’ai dû
croiser Joseph Bertrand à quelques reprises. Je l’ai croisé dans une salle de
concert (il était sur scène, j’étais dans le public). Je l’ai croisé devant un
ascenseur (il entrait, je sortais). Je l’ai croisé chez un disquaire d’occasion
(sans pouvoir toutefois en jurer — mon sens de l’observation était limité et à
cette époque je regardais surtout mes pieds ou les bacs de disques). Je l’ai
croisé dans un troquet (je regardais surtout ma bière). Ces menues précautions
d’enfant discret, raser les murs, ne pas faire de bruit, étaient tout à fait
inutiles : on ne me remarquait pas.
Joseph Bertrand, par contre, était remarquable. Doté d’un
gabarit non éliminatoire sur un terrain de basket-ball, d’une gueule d’ange,
d’une masse corporelle bien proportionnée et à priori exempte de difformités et
de bosses (les cicatrices et les plaies étaient à l’intérieur), il était en sus
pourvu de ce truc infinitésimal qui aimante les regards et attire
l’attention : charme, charisme, présence magnétique. Joseph Bertrand a
laissé des traces dans les mémoires de ces quelques personnes, « happy
few » moyennement happy, qui constituent la base de l’underground brestois.
Joseph Bertrand efface et s’efface, les traces restent.
Joseph Bertrand a publié un livre (« Rien » aux
éditions L’Invertébré). Un livre sur lequel j’en sais moins que son titre. Il
est épuisé. Joseph Bertrand avait la plume alerte et le bavardage facile.
Pionnier de ce qui allait devenir le « diarisme », il déversait sa
rage et son désespoir sur un site qui était moins une vitrine pour sa musique
qu’un moyen d’épancher son trop-plein émotionnel. Espace effacé. Parti en
région parisienne pour des raisons professionnelles, il a connu les
désagréments que constitue la tenue d’un journal rempli de rage, de désespoir
et de colère (notamment à l’encontre de son employeur) quand les lecteurs
parviennent à identifier précisément l’auteur du journal (surtout si
l’employeur est l’un de ces lecteurs — l’autocritique n’est pas la vertu
principale des institutions). Espace effacé, aménagements de l’espace effacé.
Parallèlement à ce que sa musique (pop new-wave, frivole et
légère en surface, sombre et nihiliste en profondeur) laisse entendre, Joseph
Bertrand est un écorché. Pour de vrai. Cabossé de l'intérieur. Ce n’est pas une posture. Joseph
Bertrand n’est pas un imposteur du mal être. En 2012, le texte d’accompagnement
de l’album « Le renégat » le décrit « anéanti affectivement,
psychologiquement et financièrement ». L’écriture et l’enregistrement du
disque ont infléchi cet état mieux qu’une plainte contre X pour
« destruction physique, sociale et financière de la personne » (ça
existe, je l’ai lu : les arcanes judiciaires recèlent des trésors de poésie).
« Louis se
rappela ce que le Copte disait :
Si tu exprimes ce qui
est en toi,
ce que tu exprimes te
sauvera.
Si tu n'exprimes pas
ce qui est en toi,
ce que tu n'exprimes
pas te détruira. »
Nick Tosches, Chaldée.
Rédemption et tout le tralala pour sujet dont la compulsion
à l’auto-effacement ne se distingue que très succinctement de tendances
autodestructrices. La qualité principale de la médecine est de nous faire
précisément savoir de quoi nous mourons. Joseph Bertrand est vivant et
« Le renégat » (un temps disponible sur bandcamp) est déjà effacé. Bis repetita placent. On s’habitue.
« Bang ! une introduction à CENTREDUMONDE »
est disponible à l’achat et en écoute libre. En ce moment. Profitez-en tant que
ça dure. Avec Joseph Bertrand, la durée est une chose relative. L’effacement
est une constance.

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