2015-04-10

Effacement progressif des consignes de sécurité

Il existe au moins six livres titrés « Les fantômes du passé », il existe au moins quatre livres titrés « Les ombres du passé », cette comptabilité pouvant aisément s’augmenter de quelques unités en inventoriant scrupuleusement une liste de synonymes. Ce que je n’ai pas fait.
Un fantôme suffit. En croiser un provoque en moi une chaîne de réactions bouleversantes (effroi, tremblement, stupeur — ma gamme d’émotions est prodigieusement simple, peu innovante), une fébrilité palpable, un début de chair de poule.


Joseph Bertrand (a.k.a. Centredumonde) a joué au Vauban le 21 mars 2015. Je n’y étais pas. Je vais à Brest quand je peux et quand je suis obligé. Et la plupart du temps, je ne suis pas obligé.
Le concert était aussi l’occasion d’annoncer la sortie de « Bang ! », compilation de chansons enregistrées entre 1997 et 2012. C’est le label d’Arnaud Le Gouëfflec qui s’en occupe. Arnaud est l’un des hommes derrière le « Festival Invisible ». Organisation récemment étoffée d’un « Studio Fantôme » (que Centredumonde a amicalement intégré) jouant des « concerts transparents » (tel celui du Vauban). On devine une cohérence.
Joseph Bertrand passe et s’efface. Joseph Bertrand ne reste pas. Joseph Bertrand joue dans Jacques Atomique puis arrête de jouer. Joseph Bertrand joue tout seul puis invite des copains à bord du bateau. Joseph Bertrand tombe dans l’eau. Le label Tartines sort deux disques, et ils tombent dans l’oubli. Joseph Bertrand fait un site internet puis l’efface. Il refait un site et l’efface encore. Joseph Bertrand s’en va. On perd sa trace. Joseph Bertrand fait un album sur bandcamp puis — doit-on s’en étonner ? — il l’efface. Joseph Bertrand passe et ne reste pas, il laisse une empreinte fugace et il s’en va, efface ses traces. Un fantôme.

Quand je hantais Brest de ma présence ectoplasmique, j’ai dû croiser Joseph Bertrand à quelques reprises. Je l’ai croisé dans une salle de concert (il était sur scène, j’étais dans le public). Je l’ai croisé devant un ascenseur (il entrait, je sortais). Je l’ai croisé chez un disquaire d’occasion (sans pouvoir toutefois en jurer — mon sens de l’observation était limité et à cette époque je regardais surtout mes pieds ou les bacs de disques). Je l’ai croisé dans un troquet (je regardais surtout ma bière). Ces menues précautions d’enfant discret, raser les murs, ne pas faire de bruit, étaient tout à fait inutiles : on ne me remarquait pas.
Joseph Bertrand, par contre, était remarquable. Doté d’un gabarit non éliminatoire sur un terrain de basket-ball, d’une gueule d’ange, d’une masse corporelle bien proportionnée et à priori exempte de difformités et de bosses (les cicatrices et les plaies étaient à l’intérieur), il était en sus pourvu de ce truc infinitésimal qui aimante les regards et attire l’attention : charme, charisme, présence magnétique. Joseph Bertrand a laissé des traces dans les mémoires de ces quelques personnes, « happy few » moyennement happy, qui constituent la base de l’underground brestois. Joseph Bertrand efface et s’efface, les traces restent.

Joseph Bertrand a publié un livre (« Rien » aux éditions L’Invertébré). Un livre sur lequel j’en sais moins que son titre. Il est épuisé. Joseph Bertrand avait la plume alerte et le bavardage facile. Pionnier de ce qui allait devenir le « diarisme », il déversait sa rage et son désespoir sur un site qui était moins une vitrine pour sa musique qu’un moyen d’épancher son trop-plein émotionnel. Espace effacé. Parti en région parisienne pour des raisons professionnelles, il a connu les désagréments que constitue la tenue d’un journal rempli de rage, de désespoir et de colère (notamment à l’encontre de son employeur) quand les lecteurs parviennent à identifier précisément l’auteur du journal (surtout si l’employeur est l’un de ces lecteurs — l’autocritique n’est pas la vertu principale des institutions). Espace effacé, aménagements de l’espace effacé.
Parallèlement à ce que sa musique (pop new-wave, frivole et légère en surface, sombre et nihiliste en profondeur) laisse entendre, Joseph Bertrand est un écorché. Pour de vrai. Cabossé de l'intérieur. Ce n’est pas une posture. Joseph Bertrand n’est pas un imposteur du mal être. En 2012, le texte d’accompagnement de l’album « Le renégat » le décrit « anéanti affectivement, psychologiquement et financièrement ». L’écriture et l’enregistrement du disque ont infléchi cet état mieux qu’une plainte contre X pour « destruction physique, sociale et financière de la personne » (ça existe, je l’ai lu : les arcanes judiciaires recèlent des trésors de poésie).

« Louis se rappela ce que le Copte disait :
Si tu exprimes ce qui est en toi,
ce que tu exprimes te sauvera.
Si tu n'exprimes pas ce qui est en toi,
ce que tu n'exprimes pas te détruira. »
Nick Tosches, Chaldée.

Rédemption et tout le tralala pour sujet dont la compulsion à l’auto-effacement ne se distingue que très succinctement de tendances autodestructrices. La qualité principale de la médecine est de nous faire précisément savoir de quoi nous mourons. Joseph Bertrand est vivant et « Le renégat » (un temps disponible sur bandcamp) est déjà effacé. Bis repetita placent. On s’habitue.

« Bang ! une introduction à CENTREDUMONDE » est disponible à l’achat et en écoute libre. En ce moment. Profitez-en tant que ça dure. Avec Joseph Bertrand, la durée est une chose relative. L’effacement est une constance.


  

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